Plaies et bosses à la crèche : à qui la faute ? Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

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bébé avec petite plaie près de l
Nombre de professionnels de crèches témoignent de mécontentements de parents dont certains vont jusqu’à porter plainte en justice contre des structures, suite à des morsures, des chutes, des hématomes. La suspicion plane sur les équipes quant à des défauts de surveillance des personnels, ou pire à d’éventuelles maltraitances. En effet comment ces parents peuvent-ils être certains que ce ne sont pas les professionnels qui frappent les enfants ou qu’ils ne se « tournent pas les pouces » en laissant les enfants livrer à eux-mêmes, les plus grands s’attaquant aux plus petits ? Que se passent-ils lorsque la porte de la crèche se referme et qu’ils y laissent leur enfant ? Paradoxalement, alors que les portes des crèches se sont ouvertes en grand aux parents, qu’ils peuvent venir quand ils le souhaitent et y rester autant de temps qu’ils le veulent, ces derniers peuvent manquer de confiance. Il suffit parfois d’un changement de personnel pour créer la suspicion.

Du côté des professionnels la peur s’installe alors. La moindre bosse, la moindre morsure sur tel ou tel autre enfant de parents peu enclins à l’accepter, les met dans un état de panique. Comment annoncer la chute, l’hématome, la marque de la morsure ou celle de la griffure aux parents ? Que leur dire ? Faut-il leur téléphoner avant pour les préparer ou attendre qu’ils arrivent ? Faut-il s’excuser puisqu’il semble qu’il y ait faute ? Comment recevoir leur colère, comment canaliser l’émotion du parent qui fait un scandale et hurle devant les enfants et les autres parents ? Comment se protéger, protéger les enfants et ne pas se sentir coupables après ça ? Mais de quoi ces professionnels sont-ils coupables au juste ?

Le monde a changé et ce qui semblait normal autrefois, comme le fait que jouer comporte des risques, devient aujourd’hui suspect. Sans compter qu’aussitôt, le parent mécontent se plaint aux autorités, comme il se doit. Sur les épaules de l’équipe, à celle des parents vient s’ajouter la suspicion de la PMI qui, comme l’adage le dit, ne peut pas imaginer qu’il n’y ait pas de fumée sans feu ! Lorsque des parents se plaignent c’est que quelque chose ne va pas, bien évidemment !  S’ajoute alors un peu plus de craintes chez des professionnels déjà ébranlés et qui n’ont besoin de personne pour avoir peur à la moindre chute d’enfant en général, et de cet enfant en particulier. Comment imaginer alors que les enfants soient en sécurité ? Les professionnels se sentent en permanence sous le feu des projecteurs : font-ils bien leur travail ? En ont-ils les moyens ? Rencontrent-ils des difficultés ? Communiquent-ils correctement avec les parents ? Sont-ils constamment bienveillants ?  Ne sont-ils pas trop laxistes ?

En écoutant ces parents, on perçoit que leur mécontentement va au-delà de la simple anicroche.  En effet, ils mentionnent qu’au prix où ils paient la crèche, ils s’attendent à ce que leur enfant leur soit rendu sans bosses ni égratignures et même propre serait un plus. Comme pour un hôtel 5 étoiles ou un palace, le service doit y être impeccable ! Ils ont choisi la crèche pour que leur enfant apprenne à vivre avec d’autres enfants, ce qu’ils nomment la « socialisation », mais pour eux, cela n’inclue aucunement de vivre des expériences négatives avec les autres, ni même de se faire du mal en prenant des risques (mesurés évidemment !) Tout doit être lissé, en rapport et à la hauteur de leur investissement financier.  Rencontrer l’autre et apprendre à se déplacer ou à marcher doit se faire sans heurts, sans plaies ni bosses. Ce qui revient à dire que les enfants doivent « savoir » sans avoir besoin de l’expérience de l’apprentissage. Mordre est interdit, donc il ne faut pas le faire et il ne doit pas y avoir de morsures en crèche, c’est aussi simple que ça. Mais c’est oublier qu’il faut du temps et des essais pour que les enfants l’apprennent. Ces derniers devraient bouger avec grâce et agilité, dans un environnement de bulle protectrice permanente. Tout ça parce que la crèche est chère et que de ce fait le service doit être à la hauteur des attentes des parents, et surtout de leur investissement financier ! Mais malheureusement pour les professionnels, les jeunes enfants ne fonctionnent pas ainsi et ce qui est proposé (et non vendu) à la crèche est bien cette expérimentation, cette rencontre avec les autres.

Les professionnels des crèches sont-ils responsables d’accueillir des petits avides d’aventure qui grimpent partout, courent dès qu’ils marchent, ne regardent pas où ils mettent les pieds, tombent et se cognent à la chaise, à la table ou sur le bord du toboggan ? Ont-ils tort de les laisser expérimenter en intervenant le moins possible, la chute faisant aussi partie de l’apprentissage ? Sont-ils fautifs de ne pas avoir pu arrêter à temps la bouche de celui qui mord et la main de celui qui griffe ?  Et au final, sont-ils responsables de continuer à accueillir un « monstre » de deux ans qui se jettent régulièrement sur des plus petits désirables à croquer ? Ne vaudrait-il pas mieux le renvoyer, de façon préventive ?

Que faire alors, sinon dire à ces parents que ce qu’ils demandent non seulement n’existe pas mais est aussi impossible. Le choix de la crèche ou d’un mode d’accueil avec plusieurs enfants implique les « bobos » qui vont avec. C’est un pack complet duquel on ne peut pas extraire ce qui ne convient pas, même s’ils se considèrent « client VIP ». Les professionnels des crèches ne pourront jamais leur garantir que leur enfant ne se fera pas mal ou ne sera pas mordu par un autre enfant. Pas plus qu’ils ne pourront assurer que leur petit ne va pas mordre, pousser, tirer les cheveux ou griffer. Et pourtant il ne sera jamais un monstre, mais juste un enfant en train d’apprendre. Par contre, il est nécessaire que les parents prennent conscience que la violence de leurs propos ou de leurs suspicions de maltraitance ou de défaut de surveillance envers les professionnels, même si elle est à la hauteur de leur propre émotion, doit être canalisée, car eux sont des adultes.

En crèche les enfants ne sont jamais laissés seuls, mais il est souvent impossible d’intervenir à temps pour empêcher une morsure, une bousculade, une chute. Les enfants sont consolés, soignés et câlinés à la hauteur de ce « malheur » qu’ils viennent de vivre. Et c’est bien parce qu’ils le sont qu’ils acquièrent la confiance dans ces adultes qui s’occupent d’eux, qui sont toujours là pour eux. Ainsi se crée aussi l’attachement de l’enfant, par la confiance qu’ils mettent dans ces adultes capables de répondre à leurs besoins et de leur venir en aide.
Faudra-t-il dorénavant faire signer aux parents un article supplémentaire dans leur contrat d’accueil, stipulant qu’ils affirment avoir compris que la crèche est avant tout un environnement ludique dans lequel plusieurs enfants se côtoient et qu’en tant que tel ce lieu leur permet de jouer avec le risque de se salir et de se faire aussi des plaies et des bosses ? Cela ne fait jamais plaisir de voir des traces de dents, des bosses, des bleus ou des griffures, sur le corps de son enfant, mais cela ne peut pas ne pas arriver ! La faute professionnelle ne se niche pas dans le non évitement des bobos des enfants, mais dans l’éventuelle absence de réaction pour les aider à surmonter cette situation, ce qui ne se produit jamais. 
Article rédigé par : Laurence Rameau
Publié le 02 novembre 2020
Mis à jour le 03 novembre 2020