« Te dire non, c’est mon métier ! ». Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

dialogue enfant adulte
Cette phrase entendue récemment dans une crèche m’a marquée et fait réfléchir. En effet, notre métier de professionnels de la petite enfance consiste-t-il à dire non aux enfants ? Perplexe et ne sachant pas trop quoi penser de cette phrase, j’ai cherché les articles disponibles à ce sujet. Ils sont nombreux, presque tous rendant compte de la nécessité de dire non aux enfants et comment le faire.  Il existe même un livre entièrement consacré à cette question ! Ecrit par un éducateur Danois* aujourd’hui décédé, il explique pourquoi dire non est si difficile et quelles sont les conditions requises pour donner une réalité efficace à ce non. Pour lui ce n’est pas tant dire non qui est compliqué que de dire un vrai « non », un non qui corresponde à quelque chose, qui fait sens pour les parents et les enfants : « Les enfants coopèrent par nature : ils ont une faculté à ressentir ou à s’accorder sur les sentiments des parents. Mais quand les parents sont inquiets ou frustrés, oublient leurs propres besoins, hésitent sur ce que la situation demande d’eux, les enfants ne savent pas avec quoi coopérer ».

Dire non est plus facile pour les professionnels que pour les parents. C’est évidemment toujours plus facile de dire non pour un professionnel qui a une relation plus ponctuelle et souvent moins chargée affectivement avec l’enfant. En effet, beaucoup de parents s’inquiètent qu’une interdiction posée puisse entacher l’amour que leur enfant leur porte ou que ce dernier se figure que ses parents ne l’aiment pas assez. Ils semblent avoir peur des réactions de leur enfant et ne souhaitent pas se fâcher avec lui, ne veulent pas le faire pleurer, ou craignent le « qu’en dira-t-on » lorsqu’ils sont dans un lieu public et que le petit risque de faire une « crise » suite à un non.  Toutes ces raisons retardent le non ou le rendent un peu mou, sans réalité ni fondement clair et efficace. Dire « non » serait un art lié à la pédagogie puisqu’il s’agit d’un acte éducatif.

Dire non est pédagogique mais un professionnel n’a pas à se justifier. Pourtant il y a quelque chose de gênant dans le fait de placer le non au centre du métier d’éducateur (qu’il soit professionnel ou parent d’ailleurs). Ce qui est perturbant c’est le fait que la phrase soit adressée ainsi à l’enfant : « te dire non est mon métier, je suis payé pour ça ». C’est comme si le professionnel avait besoin de justifier son « non » autrement que par le fait qu’il ne veut pas que l’enfant fasse tel acte ou ait tel comportement. Comment un jeune enfant peut-il comprendre cela ?  L’éducateur fait-il de même avec le oui ? Sans doute pas car le non semble bizarrement avoir une valeur plus importante que le oui, comme si dire oui était une preuve de faiblesse ou un acte non éducatif, alors que le non marque le pouvoir et la nécessité de l’éducabilité. Les deux n’ont pas la même valeur aux yeux des éducateurs. Pour un enfant, un oui ouvre des portes, des possibilités, des contentements, qu’un non a tendance à bloquer, entraînant la frustration, voire la colère. D’où les réactions de certains, ceux qui donnent des coups dans la porte et ceux qui cherchent à passer par la fenêtre, transgressant le non.

Dire non est un engagement personnel de l’éducateur. Dans une relation éducative avec un petit, l’essentiel est non seulement de trouver un équilibre entre l’aventure du oui et la limite du non, mais aussi de se placer à la hauteur de l’enfant et non de justifier ses prises de position en tant qu’éducateur.  Ce dernier prend la responsabilité de ce qu’il autorise ou pas et doit l’indiquer clairement à l’enfant. Cela revient à ne pas renvoyer sur l’enfant ou sur d’autres personnes, ou bien sur des institutions ou des métiers, ce que nous devons assumer directement auprès de l’enfant. La position d’éducateur est justement de s’engager et donc de savoir dire « je te dis non » à l’enfant en assumant la suite de la phrase : « je ne veux pas que tu montes sur ce meuble », par exemple.

Le non demande d’être bien placé en tant qu’éducateur, il demande de la réflexion et de l’engagement, mais pas de justification : « non je ne veux pas que tu mettes du sable dans ta bouche » est une phrase qui se suffit à elle-même au vu de l’âge des enfants accueillis en crèche ou chez une assistante maternelle. Elle permet à l’adulte d’agir pour enlever le sable de la bouche de l’enfant. Il n’a pas besoin d’expliquer que le sable n’est pas un aliment et qu’il est mauvais pour sa santé. Le jeune enfant comprend que l’adulte intervient et, comme il a confiance en lui, cette intervention est suffisante. Aller plus loin allège la fonction du non et sa compréhension par l’enfant, voire discrédite l’éducateur qui se justifie. Ce dernier s’engage sur son expérience et sa position qui consiste à protéger l’enfant, à assurer sa sécurité et, en cela ce n’est pas négociable. C’est pour cette raison que le « je » est si important et permet à l’enfant de comprendre qui détient l’autorité, c’est-à-dire celui qui a le pouvoir d’imposer ce qui est autorisé de ce qui ne l’est pas.

Le non se doit d’être efficace. Le non impose ses conditions pour être efficace. Il doit être pris au sérieux pour que l’enfant comprenne que cela l’est. Il ne doit pas être accusateur envers l’enfant mais engager la personne qui dit non : un « tu ne peux pas faire ça » n’est pas aussi efficace que : « je ne veux pas que tu fasses ça ». Pour les mêmes raisons il ne doit pas comporter des tournures impersonnelles de type : « Il ne faut pas faire ça », moins engageant et donc moins portant qu’un : « je ne veux pas que tu fasses ça ». L’engagement de l’éducateur permet à l’enfant de respecter les limites données par l’adulte. De ce fait un « ce n’est pas moi qui décide, mais c’est pour ton bien » n’a aucun sens pour l’enfant. Par contre dire : « je vois que tu touches à cet objet, mais non je ne le veux pas » est très clair pour un petit. Bien plus qu’un : « ce n’est pas possible de toucher à cet objet à la crèche ». L’éducation des jeunes enfants impose une relation interpersonnelle visible et concrète.

Ne pas craindre la frustration. Pour autant ces enfants auxquels le « non » est adressé ont le droit de se mettre en colère devant la frustration engendrée.  C’est une réaction émotionnelle qu’ils ne peuvent réfréner et qui doit aussi être prise à sa juste mesure, c’est-à-dire accueillie sans hostilité ni sentiment de menace : « Je comprends que tu sois déçu car tu voulais tellement manger ce sable ! ».  Le « non » fait donc partie du travail du professionnel sans en représenter Le métier. Il doit être bien réfléchi pour remplir finalement une seule condition : ne pas nuire au développement de l’enfant et ne pas empêcher la satisfaction de ses besoins fondamentaux. Un enfant qui a faim a besoin de manger, mais on peut lui refuser de manger des bonbons, un enfant a besoin de jouer mais pas forcément avec les voitures qu’il convoite….
 
*Jesper Juul,  L'art de dire non en ayant la conscience tranquille, Chroniques sociales 2012

 
Article rédigé par : Laurence Rameau
Publié le 05 juillet 2020
Mis à jour le 05 juillet 2020