De la difficulté de partager ses émotions. Par Pierre Moisset

Sociologue, consultant petite enfance

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professionnels petite enfance discutent
Dans ma précédente chronique, j’ai pu souligner la place - logiquement - cruciale des émotions dans le travail d’accueil de la petite enfance. Pour être plus précis, il me semble nécessaire d’insister sur le fait que cette place des émotions est tout aussi évidente (les enfants c’est émouvant) que problématique (être professionnel ce n’est pas agir en étant mû par des émotions). Et c’est ce qui explique, je crois, le constat sur lequel se terminait l’épisode précédent. Aux yeux des professionnels, parents et enfants sont plus fréquemment porteurs d’émotions positives que les collègues. Alors qu’on en attend écoute, partage et échange, ces derniers semblent être des objets de jugement et des sources de jugement inconfortables ou négatifs…

Ce constat rejoint celui de Virginie Sadock1qui, dans un article relatant ses expériences d’intervention auprès d’équipes de structures collectives notait : « Il y a un contraste fort entre ces discours (sur les collègues) énoncés parfois sur un ton brutal et les discours à propos des enfants, qui sont le plus souvent particulièrement discrets et contenus. » Ce qui lui fait dire, dans le même article « Il semble qu’on a affaire ici à une difficulté majeure du métier : parler ou ne pas parler des épreuves qu’on traverse. En parler comment ? Avec qui ? À quel moment ? Comment se dire ce qui ne va pas au travail sans basculer dans les conflits interpersonnels ? » Autrement dit, les professionnels ne se donnent pas la place, entre eux, d’exprimer et de gérer les émotions liées au travail avec les enfants. Des émotions qui sont parfois négatives ou dérangeantes comme dans d’autres travails de care : le dégoût, l’ennui, l’agacement devant certains enfants, l’impatience devant la lenteur ou la « maniaquerie » d’un collègue. Pourquoi ce « travail des émotions » ne se fait-il pas entre collègues ? Pour deux raisons principales.

Premièrement, parce que pour beaucoup de professionnels, le travail d’accueil des jeunes enfants est un métier « enchanté ». C’est à dire une activité (idéalement) sans ombres, animée par l’amour porté aux enfants et des enfants. Et les professionnels qui sont dans cette croyance découvrent sur le terrain le bruit, les pleurs, l’impatience et que tous les enfants ne sont pas adorables tout le temps. Et toute la frustration, la peur, la colère issues de ces « révélations » sont rarement parlés entre professionnels. Et chacun découvre côte à côte un métier certes passionnant mais aussi éprouvant.

Deuxièmement, l’activité d’accueil des jeunes enfants est floue. Non pas que les professionnels agissent de manière aléatoire ou flottante. Mais ce qu’ils doivent faire pour rendre cet accueil possible voire souhaitable à leurs propres yeux n’est issu ni de leur formation initiale ni de leurs fiches de poste. Les professionnels font des choses, pour et avec les enfants, qui ne sont aujourd’hui pas encore formalisées.
Du fait de cette idéalisation et de ce flou, les professionnels n’arrivent pas à partager leurs épreuves, et notamment leurs émotions dans le travail d’accueil des jeunes enfants. L’idéal empêche de dire le négatif et le flou ne permet pas d’avoir une « base commune » sur laquelle pouvoir échanger pour se réguler les uns les autres face aux émotions qui traversent le travail. Et donc le travail des émotions ne se fait pas… Mais il peut se faire, et nous verrons le mois prochain les différentes pistes que nous avons pu explorer avec les professionnels.


 Sadock, Virginie. « L’équipe dans les structures petite enfance : contrainte ou ressource ? », La qualité du travail en équipe. ERES, 2015, pp. 117-141
Article rédigé par : Pierre Moisset
Publié le 03 octobre 2018
Mis à jour le 03 octobre 2018