Pour un vrai grand débat de la petite enfance. Par Pierre Moisset

Sociologue, consultant petite enfance

Fotolia
petite fille
A l’heure où j’écris ces lignes, le Président de la République est sur le point de prendre la parole suite au grand débat organisé en réponse au mouvement des Gilets Jaunes. Grand débat qui n’a pas convaincu et qui ne saurait convaincre au regard de sa méthode, des personnes ayant participé et de ses modalités de restitution. Avec, pertinent contrepoint, la naissance d’un site « le vrai débat » pour, justement, mettre en discussion ce que le grand débat ne souhaitait pas aborder.

Là-dessus, le monde de l’accueil de la petite enfance est, également, en émoi. La réforme prochaine de la réglementation encadrant les modes d’accueil de la petite enfance dans le cadre de la loi ESSOC a déclenché une journée de mobilisation le 28 mars dernier et un appel du collectif « Pas de bébés à la consigne ». Un appel avec lequel je m’associe dans les grandes lignes. Et auquel je m’associe totalement sur le fond : maintenir et augmenter l’exigence concernant l’accueil de la petite enfance.

Néanmoins, j’aimerais que cette mobilisation de circonstance et ce moment particulier que nous vivons soit aussi l’occasion de lancer un vrai grand débat de la petite enfance. En effet, la défense nécessaire de ces professions se fait dans différentes directions. Par défense du taux de professionnels qualifiés auprès des jeunes enfants dans l’accueil collectif. Par le souhait de faire monter l’ensemble des professionnels de la petite enfance en formation et qualification. Par un souhait d’accompagnement plus important des équipes et professionnels (par l’analyse de la pratique). Tout cela est indiscutable, nécessaire. Et, en même temps, il me semblerait opportun de réquisitionner ce qu’est être professionnel de l’accueil de la petite enfance, par delà les différentes formations, par delà les différents contextes d’accueil. Pour rendre plus clair ce souhait, je peux être d’accord avec le fait de vouloir plus d’EJE auprès des enfants et, en même temps, j’ai pu constater que des auxiliaires de puériculture, d’autres professionnels de terrain pouvaient développer des compétences et questionnements éducatifs auprès des enfants. Mais ces compétences et attitudes peinaient à être reconnues, notamment par un accès difficile à la VAE vers la qualification d’EJE.

Autrement dit, la professionnalisation, l’acquisition de compétences ne se fait pas que selon les statuts. Ou bien encore, pour rester dans la discussion des propositions de « Pas de bébés à la consigne », « Poser juridiquement des critères de fonctionnement et d'accompagnement technique liés à la dimension collective de l'accueil en maison d'assistant-e-s maternel-le-s » (proposition n°9) qu’est-ce à dire ? Les assistants maternels en MAM ne gèrent pas la dimension collective de l’accueil comme les professionnels au sein des EAJE. Cela ne veut pas dire qu’elles ne la gèrent pas bien, elles la gèrent dans le cadre de relation d’égale à égale entre professionnels qui ne sont pas étayées par des statuts et des différences de qualification. Alors que, d’un autre côté, nous avons une tradition de l’accueil collectif qui, de par son histoire, gère cette dimension dans un cadre sanitaire-éducatif étayé sur des statuts et qualification précis. Mais ce cadre n’est pas inhérent à ce contexte d’accueil, il est en bonne partie issu d’une histoire qui aurait pu être toute autre.

Plus loin encore, une démarche récente menée pour l’UNAF sur les formes mixtes d’accueil m’a rendu sensible au fait que deux professionnalités d’accueil de la petite enfance se confrontent dans notre pays. La professionnalité de l’accueil collectif basée sur les qualifications et statuts, les processus explicites et l’édiction de normes valant pour l’ensemble des membres d’une équipe. La professionnalité de l’accueil individuel basée sur une vigilance et une attention à la personnalisation de la relation avec les enfants (ne pas négliger les besoins perceptibles au nom d’une proximité avec l’enfant, autoriser l’intimité pour rendre l’accueil plus englobant, porteur), ceci dans un cadre domestique et familial bien moins rigoureux en termes sanitaires.

Chacune de ces professionnalités dit quelque chose de ce qu’est qu’accueillir un jeune enfant (avec la lecture de ses besoins, la connaissance qu’on acquiert de lui, l’aménagement d’un collectif d’enfants, des rythmes de la journée). Aussi bien que chacune d’elle se base en partie sur des « rituels professionnels » en partie déconnectés de ce que l’on perçoit comme nécessaire ou bénéfique aux enfants. Et, sous ces rituels et formalisations, je crois percevoir une même professionnalité de l’accueil de la petite enfance. Une professionnalité qui se caractérise notamment par deux choses, également valable en accueil individuel et collectif. L’explicitation : on doit toujours être capable d’expliciter (pour soi-même et le parent, les collègues) pourquoi on a agi ainsi avec un enfant dans le cadre de son accueil. Et la réflexivité : on doit pouvoir revenir sur son action, la corriger en permanence (ce qui demande effectivement beaucoup d’accompagnement), la modifier en continuant d’agir.

Ce ne sont là que des prémices, des perceptions encore maladroites, mais il me semblerait intéressant de lancer ou d’entretenir un « vrai grand débat » autour de cette question transversale aux statuts et contextes : qu’est-ce qu’accueillir de jeunes enfants ? Une question où l’on pourrait unir l’ensemble des professionnels, quelles que soient leurs qualifications, quels que soient leur contexte de travail.
Article rédigé par : Pierre Moisset
Publié le 17 avril 2019
Mis à jour le 18 avril 2019