Adrien Blanc, psychologue : « ce n'est pas le doudou-objet mais la fonction que l'enfant lui attribue qui importe »

Adrien Blanc est psychologue clinicien et formateur en psychologie et psychanalyse au centre de formation Saint-Honoré à Paris. Dans son livre Mon doudou, l'objet transitionnel qui fait grandir (Éditions in press), l'auteur explore la fonction du doudou en s'appuyant sur les connaissances spécialisées et pluridisciplinaires d'hier et d'aujourd'hui. Comment et pourquoi cet objet qui permet d'affronter les séparations fonctionne-t-il ?
Les Pros de la Petite Enfance : Mon doudou est le premier titre de la collection « Et tu deviendras grand(e) » que vous dirigez. Quelle est son ambition et à qui s'adresse-t-elle ?

Adrien Blanc : L'ambition de la collection est de parler, de manière approfondie dans des formats courts et accessibles, de concepts en psychologie et en psychanalyse sur le développement de l'enfant. Elle s'adresse à la fois aux professionnels qui ne sont pas forcément des psys – ces derniers peuvent néanmoins y trouver leur compte car c'est toujours intéressant de revisiter les concepts – mais aussi aux parents voire à tout adulte curieux. Ils n'auront forcément pas exactement la même lecture mais ils auront quelque chose en commun et un même support à partir duquel ils pourront dialoguer.

Pourquoi consacrer le premier titre au doudou ?
Mes étudiants et les professionnels de la petite enfance que je forme ne lisent plus Winnicott ou rarement. Encore moins les parents. Dans ce livre, j'avais envie de le rendre accessible, sans renoncer à la complexité de sa pensée, mais en l'enrichissant aussi des connaissances issues des neurosciences et de la psychologie du développement, les unes nourrissant les autres.

Quel intérêt pour les professionnels de la petite enfance ?
J'ai visité un grand nombre de structures de la petite enfance, j'ai vu vraiment de tout. Toutes avaient identifié l'importance de l'objet transitionnel mais parfois la manière de le penser dans la pratique l'empêchait de fonctionner. Ce premier titre de la collection a pour objectif aussi d'amener les professionnels à questionner leurs pratiques sans pour autant fournir des réponses toutes faites. Tous les professionnels veulent bien faire encore faut-il qu'ils comprennent comment les objets transitionnels, dont fait partie le doudou, fonctionnent. À travers le doudou que je désacralise, c'est tout le processus de séparation au sens large que j'explore mais aussi l'importance des retrouvailles encore trop souvent négligées.

C'est quoi au juste un doudou-transitionnel en 2022 ?
Il faut le différencier du doudou, objet concret que l'on trouve dans les boutiques. Ce doudou est très bien pensé d'un point de vue sensoriel mais le tout-petit ne le choisira pas forcément comme objet transitionnel. Pour qu'il le devienne, l'enfant doit faire une expérience avec ce doudou. Par exemple, une fois le bébé endormi, il peut se réveiller au milieu de la nuit et constater que l'adulte qui s'occupe de lui n'est plus là. Soit le bébé l'appelle par des pleurs et l'adulte vient aussitôt. Soit le bébé se saisit de quelque chose pour se rendormir. Ça peut être son propre corps, comme le pouce, ou un objet extérieur, comme sa couverture ou une peluche. C'est le bébé qu'initie la continuité sensorielle avec l'objet saisi. Si cette expérience le rassure à plusieurs réveils, alors elle devient transitionnelle et l'objet aussi.

C'est donc parce que l'objet le rassure qu'il est transitionnel ?
Oui, mais de quoi se rassure le bébé ? C'est là qu'intervient la question du lien. Quand le bébé crée le lien à l'autre, il n'est pas capable de distinguer dans les moments d'angoisse ou d'inquiétude le lien à l'intérieur de lui, c’est-à-dire le lien psychique, avec le lien réel dans les interactions extérieures et concrètes. Comment maintenir le lien intérieur intact quand l'autre n'est plus là ? C'est justement l'une des fonctions du doudou-transitionnel ou de tout autre phénomène transitionnel. Grâce à lui, le lien tient malgré l'absence de l'autre et contient l'angoisse de séparation.

Jusqu'aux retrouvailles le soir…
Mais pas que. Pendant une journée en crèche, l'objet transitionnel permet à l’enfant, non seulement de maintenir le lien intact durant l’absence de l’autre, mais aussi de soutenir les retrouvailles du lien. De plus, il favorise l’élaboration des compétences et des capacités psychiques pour survivre aux angoisses de perte ou de changement du lien qui lui permettront ensuite de se passer de l'objet transitionnel. Cette troisième étape est essentielle car elle permet à l'enfant de développer sa capacité à penser son rapport à l'autre et au monde.

Quelle attitude doivent avoir les adultes vis-à-vis de cet objet transitionnel et plus particulièrement les professionnels ?
Ce sont les adultes qui proposent aux tout-petits des objets ou des rituels qui deviendront des phénomènes transitionnels si l'enfant en fait l'expérience sensorielle et lui attribue cette fonction. Si ce n'est pas le lapin en peluche spécialement dédié à ça, l'enfant a forcément saisi autre chose pour se rassurer. C'est aux adultes de repérer cette autre chose, de l'identifier afin de permettre une continuité entre la maison et la crèche. D'où l'importance d'échanger sur le quotidien du bébé entre professionnels et parents.

Et ce n'est pas forcément un doudou…
Un doudou peut devenir un phénomène transitionnel parmi plein d'autres. L'être humain a plein de ressources. Si un bébé n'a pas de doudou-transitionnel, ce n'est pas grave. Et ce n'est pas grave non plus s'il en a deux. Un phénomène transitionnel ne s'interprète pas. Mais une fois repéré et identifié, c'est aux professionnels de l'accueillir, de le respecter et de faire en sorte qu'il fonctionne en permettant à l'enfant de s'en saisir quand il en ressent le besoin.

 
Article rédigé par : Propos recueillis par Anne-Flore Hervé
Publié le 30 mai 2022
Mis à jour le 20 juin 2022