Antoine Guedeney : « Le niveau de formation au développement précoce est encore très faible en France »

Antoine Guedeney est pédopsychiatre, professeur de psychiatrie de l'enfant et l'adolescent à l'Université de Paris. Internationalement reconnu pour ses travaux sur la psychopathologie précoce et les troubles de l'attachement, il a reçu le René Spitz Research Award de l'Association mondiale de santé mentale du jeune enfant (WAIMH). Dans Bébé n'attend pas, préfacé par Boris Cyrulnik, il raconte son parcours professionnel : sa vocation, ses questionnements, ses choix, ses prédécesseur.e.s, ses travaux… mais aussi ses recommandations pour que « les bébés restent curieux et ouverts au monde ». Parmi elles, une partie est consacrée à la formation des professionnels de la petite enfance au développement précoce.
Les Pros de la Petite Enfance : Un bébé n'attend pas, est le titre de votre livre. Cela signifie que les bébés en souffrance psychologique attendent toujours trop ?

Pr Antoine Guedeney : Il y a quinze ans, j'ai été invité par Michel Soulé, un grand clinicien de la petite enfance (un des pionniers de la psychiatrie néonatale, NDLR) lors d'une journée qui rassemblait les professionnels de la petite enfance et de la pédopsychiatrie. Il m'avait demandé d'écrire un texte sur : « Ce serait bien pour les bébés si… » J'ai alors listé mes recommandations et les changements à mener en priorité. Lorsque j'ai écrit Un bébé n'attend pas, j'ai retrouvé cet article et le constat est amer. Depuis quinze ans, rien n'a vraiment changé, la situation ne s'est pas modifiée, ou encore trop peu. À commencer par la formation qui n'enseigne toujours pas de façon systématique le développement psychologique précoce aux professionnels de la petite enfance.

Que sait-on aujourd'hui sur le développement psychologique précoce ?
Beaucoup de professionnels de la petite enfance en France ont encore malheureusement une notion du développement précoce très « archaïque ». Or ce que l'on sait aujourd'hui sur le développement psychologique d'un être humain dans les trois premières années de sa vie a été rendu possible grâce à la description par John Bowlby de l'attachement du développement humain dans les années 1960. Bowlby a montré que l'attachement, c'est-à-dire la recherche de la sécurité par la proximité et la disponibilité de l'autre, est la priorité d'un bébé. Il passe même avant la nourriture et le sommeil, avant la recherche du plaisir. Ce changement de perspective a permis de prendre en compte ce qu'on a appelé les capacités précoces du bébé et de se rendre compte du rôle clef des interactions entre les parents et le bébé dans le développement.

Quelles sont les capacités d'un bébé et quel rôle joue les interactions avec les adultes dans son développement psychologique ?
Souvenez-vous du film de Bernard Martino, Le bébé est une personne, en 1984. Ce film remarquable observe pour la première fois les bébés dans leur environnement. Dès sa naissance, un bébé est capable de regarder gravement, calmement, un être humain et d'être en interaction avec lui. Contrairement à ce que dit la théorie psychanalytique, les bébés ne naissent pas dans un œuf psychique - une fusion avec la mère ou le sein maternel - qu'une figure paternelle viendrait rompre. Ça ne se passe pas du tout comme ça « dans la vraie vie ». Grâce à la vidéo, on a constaté que ce sont les bébés qui initient l'interaction. Ils ont une extraordinaire appétence à la relation à l'autre dès le début de la vie. Ce sont aussi de formidables apprenants, très curieux. Les bébés sont des chercheurs. C'est l'interaction avec les parents, les éducateurs de jeunes enfants, les assistantes maternelles… qui va être le moteur du développement psychologique, et le garant de sa qualité et de son étendue. Mais c'est aussi leur drame car les bébés ne savent pas nous dire « non ». Ils dépendent totalement des adultes et la moindre altération de l'interaction, si elle n'est pas réparée, met le bébé en situation d'insécurité et de détresse.

Comment ces connaissances sur le développement précoce basé sur l'observation des bébés en situation réelle sont-elles enseignées aux professionnels de la petite enfance ?
En France, la pédopsychiatrie et la psychologie universitaire sont encore très imprégnées de modèles psychanalytiques qui sont des modèles purement hypothétiques. Moi-même, je n'ai rien appris sur la théorie de l'attachement et ses applications thérapeutiques durant mes études de médecine, ni pendant mon début d’internant en pédiatrie, ni pendant ma spécialisation en pédopsychiatrie, ce qui est plus grave. À ma connaissance, elles ne sont enseignées que dans quelques facultés de psychologie en France alors qu'elles constituent la base dans la plupart des pays étrangers. Résultat, le niveau de formation au développement psychologique précoce en général et à l'attachement en particulier est encore très faible en France. Or, plus les professionnels de la petite enfance seront formés plus ils seront capables de repérer les troubles du développement.

Les professionnels de la petite enfance sont-ils aussi en demande d'être formés ?
De plus en plus. En témoigne le Diplôme universitaire sur l'attachement que mon épouse Nicole Guedeney et moi-même avons mis en place et qui ne désemplit pas. Depuis plusieurs années, nous devons refuser tous les ans des candidats qui viennent demander une formation et une sensibilisation à l'attachement qu'ils n'ont pas eu durant leur formation initiale. Parmi eux, il y a des éducateurs de jeunes enfants mais aussi des juges pour enfants. Tous les métiers touchant à l'enfance - de l'assistante familiale au médecin de PMI, de l'assistance sociale au juge des affaires familiales et des enfants, des puéricultrices aux éducateurs - devraient pouvoir suivre une formation certifiée portant sur le développement. Pour l'instant, il n'existe qu'un seul DU mais nous espérons que d'autres formations universitaires vont s'ouvrir vu l'intérêt qu'il suscite. Les professionnels sur le terrain sont de plus en plus en demande de nouvelles façons de penser leur clinique. C'est tout récent, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, mais ça bouge, et c'est une bonne chose car l'enjeu est fondamental. Plus la théorie de l'attachement et le développement précoce seront enseignés, plus une culture et un modèle communs sur les façons d'intervenir et de prévenir les souffrances et les détresses des tout-petits seront partagés. Car un bébé n'attend pas.
Article rédigé par : Propos recueillis par Anne-Flore Hervé
Publié le 12 octobre 2021
Mis à jour le 01 décembre 2021