Rencontres

Claire Boutillier, assistante maternelle-psychologue*: « Les enfants ont besoin d’attachement bien plus que d’autorité »

Quand elle a commencé a travaillé comme assistante maternelle, Claire Boutillier, psychologue de formation, a compris l’importance et la complexité des relations entre enfants. De cette expérience, elle a tiré un livre passionnant. « La bientraitance éducative dans l’accueil des jeunes enfants », (Editions Dunod) ouvre des pistes concrètes pour « bien » accueillir les petits enfants. Rencontre.
portrait Claire Boutillier
Les Pros de la Petite Enfance : Vous êtes psychologue et il y a presque 4 ans vous avez décidé de devenir assistante maternelle. Pourquoi ?
Claire Boutillier : Mon premier choix était de mieux concilier ma vie de mère et ma vie professionnelle. Je travaillais déjà sur le secteur de la petite enfance et j’ai pensé que c’était le moyen idéal pour non seulement être présente pour mes deux enfants mais aussi pour développer des compétences de terrain auprès des jeunes enfants.

Vous dites avoir beaucoup appris de cette activité. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?
Je n’avais pas idée, avant d’exercer ce métier, de la complexité des relations entre les enfants, ni même entre les enfants et l’adulte référent. J’avais tendance à penser que bien sûr, l’accueil de jeunes enfants demandait une grande disponibilité physique, intellectuelle et affective, mais qu’à partir du moment où je me montrerai disponible, les journées allaient « rouler » toutes seules. Au départ, je me suis écrit à moi-même un guide à propos des situations qui me posaient problème. Devant la difficulté de trouver des réponses concrètes et satisfaisantes dans mon entourage aux questions que je me posais, et voyant que les relations entre enfants s’arrangeaient au fur et à mesure de mon changement d’attitude éducative, j’ai pensé qu’il y avait de quoi faire un livre.

Dans votre ouvrage vous soulevez la question de l’agressivité entre enfants. Vous n’y étiez pas préparée ? 
Du tout. Comme quasiment tous les professionnels de l’enfance, je savais qu’il existait une période critique entre 15 mois et 24 mois pendant laquelle les agressions étaient fréquentes. Mais comment réagir ? Et puis, c’est une chose de savoir que les enfants peuvent se pousser, se mordre, se tirer les cheveux, se frapper avec ou sans objet... C’en est une autre de voir des enfants que l’on aime s’empoigner et se faire souffrir (parce qu’un coup de dent ou un coup de jouet, ça fait mal !) quelques 20-30-40 fois par jour. Et ce n’est pas là que s’arrête la difficulté : au-delà de constater, il faut réagir de façon constructive pour les enfants. Enfin, il faut être là pour expliquer aux parents ce qui se passe et chercher avec eux des solutions partagées. Tout cela sans se sentir coupable ou responsable de l’agressivité et des conflits entre enfants…

Vous pensez que les professionnels de la petite enfance ne prennent pas assez en compte les relations entre enfants ?
En réalité, l’agressivité entre enfants est un thème récurrent dans les demandes de formation des professionnels de la petite enfance, mais en effet, les relations entre enfants sont, je crois, assez mal comprises. Il n’y a pas que de l’agressivité entre les enfants : c’est incroyable de voir les relations se tisser entre les enfants, comme ils sont importants les uns pour les autres. Certains enfants s’appuient complétement sur les autres pour arriver à se séparer de leurs parents dans de bonnes conditions de sécurité affective. Ces relations sont de vraies ressources, les enfants peuvent devenir des figures d’attachement les uns pour les autres. C’est essentiel d’en avoir conscience et de permettre aux enfants, par notre attitude, de développer ces relations d’attachement entre eux. 
Ensuite, en ce qui concerne les comportements agressifs des enfants entre eux, on est vite démunis. Les adultes ont recours le plus souvent à deux options. Soit ils tentent de réprimer l’agressivité par de l’agressivité (punition, cris, brimades) ce qui sert juste à l’enfant à apprendre qu’il a le droit d’être brutal seulement s’il est le plus grand ou le plus fort. Soit, ils laissent l’enfant faire sous prétexte que c’est un comportement habituel de cette classe d’âge et pensent que ça va s’arranger avec l’âge. Or, quand on regarde les faits divers, les moqueries dans la cour d’école, le harcèlement entre enfants plus grands … je doute de l’hypothèse selon laquelle les individus deviennent moins agressifs avec l’âge. C’est simplement que l’agressivité s’exprime différemment. 
Bref, ni le contrôle autoritaire ni le laisser faire ne fonctionnent, il fallait une alternative.

Quelle est cette alternative ? Quelle est la juste place de l’adulte référent  pour gérer les conflits entre enfants ?
La juste place de l’adulte est aux côtés des enfants, toujours. On parle là de jeunes enfants, qui nécessitent la présence et la disponibilité physique et la proximité de l’adulte. L’adulte va se placer comme celui qui est garant de la sécurité (y compris affective) de chacun des enfants impliqués dans le conflit, mais il ne juge pas qui a tort ou raison. L’adulte va rappeler la règle, et décrire ce qu’il a vu ou ce qu’on lui rapporte. Bien sûr, l’adulte intervient pour arrêter un coup, stopper des insultes, voire faire une médiation entre les enfants… Mais là où le rôle de l’adulte sera le plus efficace, c’est en amont des conflits. Le rappel à la règle ne suffit pas, et les enfants ne sont pas en mesure d’acquérir des compétences au beau milieu d’un conflit, submergés par le stress et l’émotion. L’adulte a tout intérêt à doter les enfants d’outils pour identifier leurs émotions et leurs besoins, et de compétences pro-sociales : intégrer un groupe, attendre son tour pour un jeu, demander un jeu au lieu de le prendre des mains de l’autre, développer sa capacité de contrôle volontaire…

Quelle aide les connaissances actuelles sur l’attachement, sur des méthodes de communication ou d’éducation (CNV, discipline positive),  peuvent-elles apporter aux parents et aux professionnels de la petite enfance ?
La recherche sur l’attachement est essentielle, son importance est inestimable pour permettre aux éducateurs à trouver leur « façon d’être éducative ». La plupart des adultes, parents et professionnels ont été élevés très loin de ces préceptes. Ils ont toujours peur de mal faire en suivant ces méthodes éducatives alternatives (décrites par Thomas Gordon, Marshall Rosenberg, Jane Nelsen, Isabelle Filliozat). La peur de se faire déborder par les enfants, d’en faire des tyrans et des adultes dépendants est omniprésente. Et c’est vrai qu’il s’agit d’une responsabilité importante que de prendre soin de nos enfants. Il y a de quoi se poser des questions sur la meilleure façon de les accompagner vers leur indépendance.
Hélas, nous justifions trop facilement notre propre agressivité vis-à-vis des enfants. En effet, lorsque la colère nous prend, il semble plus facile d’y céder en incriminant l’enfant. On entend plus souvent dire « il sait comment me pousser à bout ! » que « je sais mettre mon enfant sous stress total » ; pourtant, l’attitude de l’adulte est souvent à l’origine des « crises » de l’enfant... La recherche sur l’attachement légitime, les principes de communication non violente, de discipline ou de parentalité positive. La recherche sur l’attachement confirme que l’attitude éducative optimale est une attitude d’écoute, d’empathie et de soutien de l’enfant. Les adultes ayant bénéficié enfant d’un attachement secure présentent moins de risque de développer des comportements à risque ou certaines maladies. La recherche en neuroscience confirme que le stress subi par l’Homme modèle son cerveau en le rendant plus sensible aux agents stresseurs et en diminuant ainsi sa capacité d’adaptation, d’action et d’apprentissage. Ces préconisations rejoignent tout à fait les principes de communication non violente et de discipline positive : on ne peut pas forcer quelqu’un à faire sans le soumettre. La coopération nécessite toujours le libre choix de chaque partie en présence de coopérer, ou non…

Vous soulevez le danger de mal interpréter les principes des pédagogies alternatives, n’y a-t-il pas le même danger avec ces dernières théories ? 
Oui, bien sûr. C’est pourquoi je tente de faire un lien explicite entre la théorie et la pratique. Beaucoup de personnes pensent à tort qu’un enfant (qu’on dit abusivement) secure est un enfant qui est capable de se sécuriser tout seul dans une situation stressante (c’est à dire nouvelle ou inhabituelle). Je dis abusivement parce que c’est la relation entre un enfant et un adulte qui est secure ou non, pas l’enfant en tant que tel. Mais non, c’est bien la base de sécurité (sa figure d’attachement) qui lui permet de se rassurer, et cela implique qu’elle soit non seulement présente, mais en plus disponible et accessible. C’est pour cela que la période d’adaptation est si importante lorsque l’on confie un enfant à une tierce personne : l’enfant doit avoir le temps de développer une relation de confiance avec ce nouveau référent pour que la séparation d’avec le parent se passe au mieux.

Si vous n’aviez qu’un message à faire passer, quel serait- il ?
Les enfants ont besoin d’attachement bien plus que d’autorité. C’est l’attachement, le bien être et le plaisir, qui sont les moteurs des apprentissages personnels, sociaux ou intellectuels et de la coopération. Ne craignez plus de n’être pas assez ferme, mais plutôt de n’être pas assez affectueux.

Quel accueil a reçu votre livre de la part des professionnels ? Et des parents ?
Plutôt un bon accueil de la part des professionnels. Quelques semaines après sa sortie en librairie, on m’a proposé d’animer une conférence sur le thème, certaines collègues m’ont aussi félicité de valoriser ce qu’elles font tous les jours. Auprès des parents, il semble soulever un certain nombre de craintes… L’idée est bien admise que ça ne se fait pas de maltraiter ses enfants, mais une petite fessée ou une punition ? Par contre, les parents adoptent l’idée que chez un professionnel, ils préfèrent que l’on suive ces principes de non violence éducative ! L’idée qu’un enfant « bien élevé » doive obéir en toutes circonstances est encore vivace. Au sein de mon entourage proche, j’ai aussi entendu « la bienveillance, c’est pas mon truc ! » ou encore « mais dis donc, tu veux dire que je fais de la maltraitance, moi ? » Je comprends ces réticences, c’est déjà difficile pour les personnes convaincues de rester bienveillantes tout le temps avec de jeunes enfants… Pourtant, quand on sort du système « je donne un ordre-tu obéis », les relations se pacifient et surtout les enfants aiment coopérer ! Ce qu’ils ne supportent en revanche pas, c’est la soumission dans laquelle on essaye de les placer trop souvent (sont-ils les seuls humains à fonctionner comme cela ?).


 * Auteure de « La bientraitance éducative dans l’accueil des jeunes enfants » (Editions Dunod)
Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Modifié le 23 août 2017