Rencontres

Isabelle Filliozat, psychothérapeute : « Pour accueillir l'émotion d'un petit, il faut distinguer vraie émotion et émotion parasite. »

Les émotions des tout-petits : vaste programme ! Mais quand on pose quelques questions à Isabelle Filliozat, la grande spécialiste des émotions, on obtient tout de suite des réponses concrètes (mais pas des recettes !) qui vous aideront à  mieux régair face à la colère ou aux manifestations d'agressivité des tout-petits dont vous avez la garde. Le rôle des professionnels de la petite enfance est essentiel dans l'accueil et l'accompagnement des émotions des jeunes enfants.
Isabelle Filliozat
Qu’est-ce qu’une émotion ?
C’est une réaction physiologique d’adaptation de notre organisme. On pense trop souvent que l’émotion est psychologique, mais ce n’est pas le cas ! Quand on a peur par exemple, notre amygdale va sécréter des hormones spécifiques qui vont nous préparer à agir face au danger. C’est donc une réaction physiologique qui a lieu.

Y a t-il des différences entre les émotions d’un enfant et celles d’un adulte ?
Tous les humains ont les mêmes émotions quelque soit leur âge, mais les adultes ont terminé d’élaborer tout leur cerveau et notamment les nouvelles couches (le neocortex) qui permettent de réguler les émotions et de tempérer les réactions émotionnelles.
Les enfants quant à eux, ont leurs circuits émotionnels en construction. C’est la raison pour laquelle certaines zones vont être davantage stimulées pendant des périodes de la croissance (à 1,5 ans/2 ans, les zones de colère sont davantage activées par exemple). Quand un enfant vit une émotion, elle envahit tout son corps ! Il n’est pas en mesure de prendre du recul sur celle-ci, ni de se poser des questions sur la raison de son émotion… contrairement à l’adulte.

Comment les professionnels de la petite enfance peuvent-ils réagir face à l’émotion d’un enfant ?
Pour aider un petit envahi par une émotion, un pro a déjà besoin de savoir quel est le registre sensoriel de l’enfant. Est-il plutôt auditif ? Tactile ? Visuel ? Olfactif ?… La réponse du pro sera donc différente selon le système émotionnel du petit. S’il est auditif, une parole réconfortante sera la bienvenue ; s’il est tactile, il aura besoin d’être touché ; s’il est visuel, il faudra que le pro se mette dans son champ de vision… Souvent, l’adulte part de son propre registre pour réagir. Or, cela risque de ne pas fonctionner ! Parler à un enfant qui est tactile par exemple, n’aura pas l’effet escompté.

Repérer le registre sensoriel de l’enfant est déjà un premier point. Que peuvent-ils faire d’autre?
Il n’y a pas une « recette » qui fonctionne sur tous les enfants. Les professionnels de la petite enfance ont un métier fabuleux qui nécessite d’être créatif et d’adapter leur réponse à chaque enfant. Beaucoup de paramètres entrent en compte pour les aider à accueillir une émotion. Outre le registre émotionnel, il y a les tempéraments, les âges, etc.

On ne pourra donc pas adopter la même attitude avec un enfant qui mord ou qui pleure ?
Non, bien évidemment ! Un enfant qui mord est vraisemblablement un enfant très « tactile ». Lui parler n’aura donc aucune efficacité. Beaucoup de petits mordent mais ils n’ont pas encore la notion de cause à effet et n’ont pas conscience de la force de leur mâchoire. Si l’enfant mordu crie, il est fort probable que l’autre recommence à nouveau pour vérifier ce qu’il vient de découvrir : « quand je mors, mon camarade pousse un cri ». Il est dans l’expérimentation. Lorsque l’enfant fait mal à un autre, le professionnel peut intervenir de plusieurs façons. Il doit d’abord essayer de comprendre pourquoi le petit mord. Est-ce qu’il s’agit d’une simple exploration ? Est-ce l’expression d’une agressivité ? Est-ce simplement parce que son camarade lui barrait le passage ? Selon ces situations, les pros n’agiront pas de la même manière. Il est donc essentiel de prendre le temps d’identifier ce qu’il s’est passé. Vous n’avez pas la réponse ? Faites confiance aux petits : ils reproduiront leur geste et vous aurez de nouveau la possibilité de les observer. Quoiqu’il en soit, les enfants arrêtent de mordre quand ils arrivent à s’exprimer autrement. Le rôle du professionnel est donc d’enseigner une compétence relationnelle à l’enfant qui peut passer par le langage des signes par exemple.

Vous parlez aussi d’accompagnement émotionnel, c’est à dire ?
L’expression d’une émotion dure environ 90 secondes, parfois un peu plus chez un enfant. Vous pouvez alors l’accompagner émotionnellement pendant ce laps de temps en suivant ces étapes :
1/ Accueillir non verbalement, par le regard, en étant présent dans votre respiration, votre attitude intérieure. Vous pouvez également prendre l’enfant dans vos bras.
2/ Vous pouvez mettre des mots sur le ressenti : « Je vois tes sourcils froncés et ta mâchoire qui s’avance… ça semble être de la colère !» / « Tu es triste ! »
3/ Permettez à l’émotion d’aller jusqu’à sa résolution.
4/ Quand la respiration de l’enfant est redevenue calme, vous pouvez prendre la parole.

Et si l’enfant ne se calme pas ?
Une émotion passe très vite. Si ce n’est pas le cas, si elle dure, si elle est disproportionnée, c’est que ce n’est pas la « bonne émotion ». Je me souviens d’une assistante maternelle qui posait des mots sur l’apparente colère d’un enfant. Et plus elle lui disait « tu es en colère parce qu’il s’est passé telle situation », plus sa colère redoublait. Il s’agissait en réalité du sentiment d’injustice. Or ce n’est pas la colère qui guérit cette émotion mais le dégoût. A partir du moment où elle a dit « c’est pas juste » en faisant la moue du dégoût, l’enfant a lui aussi mimé cette émotion qui est alors partie en quelques secondes ! Son apparente colère était en réalité une réaction émotionnelle parasite.

Il y a donc une grande distinction à faire entre une réaction émotionnelle parasite et une réelle émotion ?
Exactement ! Les enfants ont beaucoup de réactions émotionnelles parasites ! Pour vous y retrouver, gardez-en tête les choses suivantes : une émotion est très rapide et on trouve naturel que l’enfant la vive. L’enfant éclate de joie après avoir réussi à monter sa tour de cubes ? On trouve ça naturel. Il éclate de joie après avoir cogné un camarade ? On ne trouve pas cela normal. Si l’expression d’une émotion ne fait pas sens, c’est probablement du « parasite ».

Certains enfants expriment volontiers leurs émotions, d’autres moins…
L’émotion doit en effet être exprimée au risque d’accumuler des tensions intérieures. Il est donc essentiel d’enseigner aux petits des techniques d’expressions émotionnelles, surtout en collectivité. Prenons l’exemple de la colère. Spontanément, les petits vont exprimer cette émotion en tapant un camarade. Or nous ne souhaitons pas que cela se produise. On va donc leur apprendre à réagir autrement. On peut leur enseigner par exemple à taper des pieds. Ça ne fait de mal à personne et ils peuvent se dégager de toutes les tensions accumulées.  
Attention à penser à transmettre l’information aux parents pour éviter qu’ils ne soient surpris en voyant leur enfant taper des pieds.

Quel est selon vous le rôle des professionnels dans l’accueil des émotions de l’enfant ?
Les professionnels de la petite enfance ont un rôle énorme dans l’accueil des émotions des enfants. Ils sont des figures secondaires d’attachement. Les enfants les regardent et vont apprendre beaucoup de choses à leur contact. Le rôle des professionnels de la petite enfance est non seulement d’accueillir les émotions mais aussi d’aider à « muscler » leur cerveau en leur donnant des compétences émotionnelles.

Les professionnels ont aussi un grand rôle à tenir dans l’expression de leurs propres émotions ?
Les enfants passent beaucoup de temps avec les pros. Leur montrer comment vous gérez votre émotion va leur servir d’exemple. Si vous souhaitez travailler sur la colère avec les petits, vous pouvez vous mettre en scène. Vous raccrochez le téléphone avec une personne qui vous a mise en colère. Puis vous verbalisez l’émotion : « Oh je suis furieuse, cette personne m’énerve ! J’ai envie de casser le téléphone ! Mais je vais souffler à la place ». Et là, vous soufflez. Ostensiblement. Vous exagérez la situation et vous donnez la technique. Auparavant, on enseigne à l’enfant le fait de souffler dans un verre d’eau avec une paille. On associe ensuite le souffle à la colère en jouant avec des figurines et en inventant des dialogues du type « Le lapin voulait taper le hérisson tellement il était en colère ! Mais au lieu de le frapper, il a soufflé très fort ». Vous pouvez ensuite jouer à « pour de faux ». Vous dites alors aux enfants « pour de faux, tu serais énervé, et tu soufflerais »… Au bout de quelque temps, l’enfant soufflera spontanément au lieu de taper. Si toutefois vous voyez l’un d’entre eux qui s’apprête à mordre ou à taper, glissez-lui de la manière la plus légère possible « Souffle ! ». Et il le fera très probablement.
Et grâce aux compétences émotionnelles enseignées aux petits, la vie dans la structure ou chez l’assistante maternelle change durablement !


Pour aller plus loin, quelques livres d'Isabelle Filliozat :
Au cœur des émotions de l’enfant, Marabout
Le cahier des émotions, Nathan
Et aussi : http://www.filliozat.net/
Article rédigé par : Propos recueillis par Laure Marchal
Modifié le 02 août 2017