Nawal Abboub : « Les neurosciences changent notre regard sur les bébés et leur besoin de langage »

Nawal Abboub, docteure en sciences cognitives et rattachée à l’UE « Sciences cognitives et Société » de l’ENS-PSL, est spécialiste du développement du cerveau et de son apprentissage. Dans son livre La puissance des bébés, elle retrace les recherches les plus marquantes sur le développement du langage et partage des expériences de terrain. Elle transmet des clefs pour mieux connaître et comprendre le cerveau des bébés et son développement. Sans stigmatisation, ni fatalité.
Les Pros de la Petite Enfance : Que nous apprennent les neurosciences sur l’apprentissage du langage des bébés ?
Nawal Abboub : La première découverte, c’est que la capacité du cerveau des bébés pour analyser la parole est déjà fonctionnelle un mois avant la naissance. Ça a été une révélation incroyable d’apprendre qu’un cerveau si petit était déjà doté de puissantes capacités pour apprendre sa langue maternelle avant même de naître. L’étude a été publiée il y a à peine une dizaine d’années par une équipe de chercheurs d’Amiens, c’est donc très récent. Comme les autres découvertes en neurosciences sur l’apprentissage du langage.

Quelles sont ces autres découvertes neuroscientifiques et leurs conséquences ?
La deuxième découverte est que cette capacité ne se développe pas toute seule. Le bébé a besoin d’être exposé au langage avec toute sa richesse dans des conditions de très haute interactivité avec les adultes (geste, regard, ton). Enfin, la troisième chose que nous disent les neurosciences, c’est que, avant trois ans, le développement du langage est au centre de tous les apprentissages. Un retard dans son acquisition a des répercussions sur les autres apprentissages. Ces trois principales découvertes neuroscientifiques nous permettent de changer notre regard sur les bébés et leur besoin de langage. Elles valorisent le rôle des professionnels de la petite enfance et elles remettent du sens à leur pratique au quotidien. Certaines de leurs actions, même petites, peuvent avoir des effets importants sur le développement des enfants.

Justement, comment les professionnels de la petite enfance peuvent-ils s’emparer de ces découvertes neuroscientifiques dans leur pratique pour stimuler le développement du langage ?
En parlant AVEC le tout-petit et non au tout-petit, et en privilégiant la qualité de l’interaction à la quantité de la verbalisation. Concrètement, il s’agit de capter son attention pour créer une petite bulle avec lui. Ça passe souvent par le regard mais pas seulement, on peut aussi utiliser sa voix, ses mains. Ensuite, il s’agit d’impliquer le tout-petit. Au lieu de lui dire « tiens, on va jouer à ça », lui poser une question ouverte « à quoi veux-tu jouer ? ». Et, surtout, attendre sa réponse ! Si on lui demande « tu veux le puzzle ou le livre ? », il faut suivre ses réactions et être attentif à ce qui l’intéresse, sans le forcer. S’il n’a pas envie de lire ou de faire le puzzle, tant pis. L’idée est de lui donner le choix et de s’adapter à sa réponse. Enfin, les professionnels ont un rôle essentiel dans l’accompagnement du tout-petit à découvrir le monde : nommer les choses, décrire les actions, mais aussi verbaliser les émotions. Il ne faut pas avoir peur de dire à un tout-petit les vrais mots même s’ils nous semblent compliqués - comme la blessure et non le bobo – ou encore de lui dire qu’il a l’air triste et que ça nous fait de la peine.

Ce n’est pourtant pas très joyeux de dire des émotions négatives à un bébé…
Et c’est pour cela que l’on n’ose pas les dire. Les adultes ont peur de mettre le tout-petit en insécurité ou alors ils imaginent qu’il ne va pas les comprendre. Or, c’est tout le contraire. Une parole douce, cohérente et vraie le rassure et un tout-petit comprend bien plus de choses que ce que l’on croit. A condition bien sûr de les lui répéter, car le cerveau du tout-petit a besoin d’entendre plusieurs fois pour comprendre. Certes, cela nécessite de prendre du temps avec l’enfant et, en structure, les professionnels en manquent cruellement… Mais il suffit parfois d’un moment pour expliquer et d’une répétition dans la semaine pour que le tout-petit s’en empare !

Beaucoup de parents ignorent que l’acquisition du langage commence si tôt. Comment les professionnels peuvent-ils leur transmettre ces connaissances et les inciter à interagir avec leur enfant ?
En intégrant dans les transmissions aux parents leurs observations sur le développement du langage de leur enfant, au même titre que celles sur l’alimentation, le sommeil ou encore la santé… Les professionnels ont toute la légitimité pour le faire. Ils ne sont pas là juste « pour jouer, garder les enfants et changer leurs couches ». Ce sont eux qui passent 35 h par semaine avec les enfants. Ce sont eux qui les observent et qui les connaissent. Les parents sont en général contents de savoir que leur enfant a prononcé tel mot, qu’il a compris telle chose, qu’il adore cette comptine… En partageant les progrès de l’enfant de façon factuelle, un lien de confiance se crée, l’écoute s’installe et le partage des connaissances peut avoir lieu. Tous les parents ne savent pas que, à 8 mois, le babillage c’est déjà du langage et que pour babiller, le tout-petit fournit un effort énorme. C’est donc important d’en parler avec les parents, de valoriser les efforts de communication de l’enfant, même devant eux parfois. Ce n’est pas grave si, au départ, ils n’en sont pas vraiment convaincus. Au fur et à mesure, ils vont se rendre compte de ce que l’enfant fait et ils viendront même le dire en le déposant le matin !

Les professionnels ont aussi une position privilégiée pour détecter un retard dans l’acquisition du langage…
Bien sûr. Maintenant, grâce aux avancées scientifiques, nous avons appris qu’un enfant de deux ans peut déjà avoir un retard de six mois dans l’acquisition du langage. On ne peut plus dire chacun son rythme, il a le temps pour apprendre à parler à l’école. A deux ans et demi, un enfant qui ne parle pas du tout, ce n’est pas normal. Si un professionnel se pose des questions sur un bébé parce qu’il n’entend jamais le son de sa voix, qu’il babille très peu, il est important qu’il partage ses observations avec ses collègues afin que l’équipe s’organise et agisse. Il existe aujourd’hui des outils qui permettent de prendre des temps individualisés avec le jeune enfant afin de répondre à ses besoins. On adapte bien les repas à celui qui doit suivre un régime alimentaire stricte. Là, c’est la même démarche. Il s’agit d’apporter à chaque enfant ce dont il a besoin parce qu’à la maison, tout le monde ne grandit pas dans un même environnement. Les professionnels de la petite enfance sont en première ligne pour aider les familles vulnérables et lutter contre les inégalités avant l’école. Et cela marche ! Quand on apporte plus à ceux qui ont moins, ces enfants parlent plus et sont plus à l’aise dans les apprentissages.

Au-delà d’apprendre à parler, c’est quoi l’enjeu de stimuler le langage des bébés ?
Le monde devient de plus en plus complexe, ce qui nécessite de développer des compétences de plus en plus importantes. Le langage est le moteur. C’est lui qui permet de décupler nos stratégies d’adaptation. Pour préparer les enfants à l’avenir, ce n’est pas uniquement qu’ils soient bons à l’école, surtout en maths et en français. Il faut qu’ils apprennent à comprendre les autres, à se mettre à leur place, à respecter leurs points de vue et à communiquer les leurs. Et ces capacités s’installent avant trois ans. L’acquisition du langage ce n’est pas que du vocabulaire, c’est aussi une capacité de raisonnement sur le monde. Le stimuler avant leur entrée à l’école permet aux enfants de se sentir bien et d’avoir confiance en eux. C’est fondamental pour les préparer au monde de demain.


 
Article rédigé par : Propos recueillis par Anne-Flore Hervé
Publié le 27 décembre 2022
Mis à jour le 19 janvier 2023