Rencontres

Sophie Marinopoulos, psychologue, psychanalyste : « Laissons aux enfants du temps pour expérimenter »

Sophie Marinopoulos, psychologue, psychanalyste dirige le service de Prévention et de Promotion de la Santé Psychique (PPSP) à Nantes et a créé « Les pâtes au beurre », un lieu d’accueil et d’écoute parents-enfants. Auteur de plusieurs ouvrages* dont son fameux « Dites moi à quoi il joue, je vous dirai comme il va », elle a aussi participé durant de nombreuses années à la formation des assistantes maternelles organisée par la PMI de Loire-Atlantique.
Sophie Marinopoulos
Les Pros de la Petite Enfance : Vous avez beaucoup travaillé sur l’importance et la place du jeu dans le développement du jeune enfant. Vous en êtes persuadée, le jeu c’est une question de santé. Pourquoi ?
Sophie Marinopoulos : Le jeu dans l'enfance et en particulier avant 6 ans permet au petit de se nourrir psychiquement, c'est-à-dire affectivement et émotionnellement. Il renforce donc ce que j’appelle sa santé relationnelle, sa santé psychique. En effet, l'enfant dès sa naissance va essayer de comprendre le monde qui l'entoure au travers de ses premières expériences. Il va donc décrypter son environnement grâce aux liens précoces qui vont l'unir à son parent et à ses substituts parentaux (comme les assistants maternels et les auxiliaires de puériculture ou éducateurs de jeunes enfants qui travaillent dans les crèches). Au fur et à mesure qu'il grandit, il répète des expériences. Ces expériences répétées et rythmées lui permettent de s'éveiller au monde et de l’appréhender de mieux en mieux. Cela lui apporte un mieux-être, lui donne un confort de vie et accentue son appétence à être en relation. Il y prend du plaisir transformant ainsi un monde inconnu en monde connu, transformant la crainte en plaisir. Ce plaisir d'éprouver, de ressentir, d'expérimenter est à l'origine de l'activité ludique. L'enfant ne joue pas pour s'occuper mais pour découvrir donc pour grandir.

En quoi jouer lui permet-il de grandir ?
Grandir c'est renoncer à ... pour aller vers ... C'est un mouvement, une construction, une dynamique. Il s'agit de renoncer aux bras de maman et papa pour devenir un bébé moteur par exemple. Il faut donc être autorisé et encouragé à découvrir l'espace. En cela le jeu, qui est une répétition d'expériences qui peuvent inquiéter ou même faire peur au départ avant de devenir plaisir, participe à la croissance. Evidemment ce n’est pas mesurable, parce que le jeu fait grandir l’enfant de l’intérieur. Mais, c’est lui qui va lui permettre d’appréhender ce qui est nouveau et d’y prendre plaisir. D’avoir de l’appétence, de la curiosité et gagner en autonomie. Et si nous avons su mettre au cœur du développement de l'enfant le plaisir de la découverte, plus tard, apprendre à l’école sera aussi un jeu.

Le jeu tient-il la place qu’il devrait avoir dans les structures d’accueil du jeune enfant et chez les assistantes maternelles ?
Oui si ces structures acceptent que le jeu ne soit pas uniquement une "activité dirigée". Tout est jeu comme tout est langage c'est-à-dire tout a du sens et tout mène l'enfant sur le chemin de la compréhension. On ne fait pas jouer un enfant, on l'accompagne dans son jeu. Certains bébés ne répondent pas tout de suite à ce qui est demandé ou proposé. On doit les laisser aller à leur rythme, respecter leur singularité.
Je trouve aussi dommage que, parfois, tout soit trop normé dans les crèches : on ne veut pas mélanger les jeux, les espaces sont très définis, et il faut que l’enfant fasse ce qu’on attend qu’il fasse ! Alors que tout doit partir de l’enfant … et que laisser du temps, son temps à l’enfant est un gain formidable.
Les professionnels de la petite enfance, quels qu’ils soient, ont un rôle fondamental : prendre soin d’un enfant, c'est aussi prendre soin de son appétence et lui proposer de grandir dans un espace sécurisant en mettant à sa disposition du temps pour grandir. L'enfant est souvent bousculé dans la vie stressée de la famille. Dans son lieu d’accueil, il doit avoir le temps de découvrir, d'observer, de se poser.

Pensez- vous, comme certains, que les professionnels de la petite enfance confondent parfois jeu et activités ?  
Il est vrai que nous sommes dans une ère "du plein" et qu'on confond en effet les deux. Jouer ce n’est pas remplir l’enfant. C’est lui offrir du temps pour jouer, ce n'est pas imposer des jeux. Proposer d'être libre de découvrir ce n'est pas sortir le puzzle ou le jeu d'images pour apprendre. Apprendre la vie, c'est être en éveil. Parfois les crèches ressemblent à des micro-écoles maternelles avec des objectifs, des activités dirigées pour développer tel ou telle compétence. Le jeu libre doit tenir une place prioritaire chez les petits enfants de moins de 5 ans. Ce qui ne veut pas dire que les professionnels n’aient pas de rôle à jouer ! Ils doivent se montrer disponibles pour nourrir l’appétence de l’enfant, et leur laisser le temps d’expérimenter, mais aussi les encourager. Comme je l’ai dit précédemment, expérimenter peut faire peur et pour avoir envie de répéter des expérimentations et transformer la crainte en plaisir, il faut être encouragé, accompagné, voire rassuré et aidé. L’activité ludique, c’est transformer en plaisir : cela fait du bien à l’intérieur de soi.

Comment concilier, quand on accueille des jeunes enfants, jeu libre, expérimentations et sécurité ?  
La sécurité met les professionnels dans une pensée sécuritaire contre laquelle il faut résister sinon nos enfants vont finir par avoir un mouchoir de poche pour grandir. Dans les crèches notamment, il y a une telle obsession de la sécurité que les espaces se rétrécissent, sont pleins d’interdits et de limites et que le risque est qu’il y ait de moins en moins de place et d’espaces pour les découvertes spontanées. Les essais, les erreurs, les prises de risques appartiennent pleinement à la croissance. C’est dommageable pour leur santé psychique de rétrécir ainsi le terrain de jeux des petits.

« Dans l’intime des mères » (Editions Fayard, 2005),  « Dites moi à quoi il joue, je vous dirai comme il va » (Marabout, 2011),, « Elles accouchent et ne sont pas enceintes » (Les Liens Qui Libèrent, 2011).
Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Modifié le 02 août 2017