Jacques Dayan, psychiatre : « Il y a un risque d'aggravation de la maltraitance institutionnelle dans les pouponnières »

Rencontre avec Jacques Dayan, responsable de l’unité de psychiatrie périnatale au CHU de Rennes, chercheur à l’Inserm et auteur de nombreux travaux sur la maltraitance institutionnelle, notamment liée à l’ASE.
Comment a évolué le concept de bientraitance en pouponnière sociale ?
Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, malgré leurs intentions de soin les crèches étaient souvent maltraitantes, car fondées sur le cure, un soin médicalisé ou hygiéniste, et non le care. L’absence d’échanges émotionnels comme le simple câlin, éléments fondamentaux du développement, était profondément privative pour l‘enfant. C’est ce qu’ont montré les psychanalystes et notamment les travaux de Bowlby sur l’attachement, sur lesquels s’est basée en France Myriam David, l’un des piliers de l’Opération Pouponnières. Laquelle a entrepris, à la fin des années 1970, de transformer les pouponnières sociales en un lieu d’aide au développement de l’enfant. Cet énorme travail de formation des personnels a, d’ailleurs, vu l’émergence du terme de bientraitance institutionnelle.
Toutefois, depuis une vingtaine d’années en France, l’on assiste à une nette perte de terrain de la psychanalyse au sein des pouponnières, et plus généralement de références psychologiques sur la période précoce de la vie. Les références à la théorie de l’attachement, d’un grand apport, ne sont pas venues les remplacer. Les neurosciences, qui montent en puissance, sont très sensibles au développement sur le plan des compétences et des performances, mais portent peu d’attention à la qualité de l’interaction affective. Résultat : ce recul va de pair avec l’essor de règles de comportements, qui constituent une sorte d’hygiénisme moderne et moins violent. Avec, à la clé, des conséquences préjudiciables en matière de bientraitance, tant à l’égard des parents que des enfants accueillis.
 
De quoi se compose cette maltraitance à l’égard des parents ?

La plupart des maltraitances indirectes constatées dans ces structures ont une source institutionnelle : fautes de moyens matériels et de formations adéquates (notamment sur le concept d’attachement), on ne permet pas à la mère de voir suffisamment son bébé. Ce qui, pour une mère dont l’enfant vient de naître, est un drame, et impacte directement la relation d’attachement mutuelle mère-enfant. Qui plus est, au lieu d’aider la mère à réparer la relation avec son bébé, cela peut la figer en l’état. La mère jugée, niée dans son rôle, ne va pas développer aisément ses capacités maternelles, mais risque au contraire de se montrer défaillante ou abandonnante, dès à présent ou une fois récupérée la garde de l’enfant.
Par ailleurs, depuis 2004, le principe, très valable, de protéger l’enfant, a conduit à diminuer le soutien aux parents rencontrant des difficultés, comme si l’un et l’autre étaient antinomiques. On est devenu de plus en plus jugeants. Par ailleurs, si la mère fait l’objet de beaucoup d’attention, le soutien au père tend à être négligé. De plus, il semble que les familles de classe sociale défavorisée soient les premières touchées par les critiques et les placements.

Et comment situez-vous la maltraitance à l’égard des enfants ?
Dans le quotidien de la prise en charge, en l’absence de supervision clinique, qu’est-ce qui reste au personnel pour se structurer, ne pas déraper, quand on est agressé, quand on n’a pas le temps de travailler, quand on doit faire un signalement au moindre problème ? Ce sont les règles de procédure. Or celles-ci peuvent être iatrogènes : on peut forcer à manger un enfant qui n’a plus faim ou s’énerver contre lui sans que cela soit repris en analyse des pratiques… Une situation encore aggravée par le manque de personnels, leur formation insuffisante et les locaux souvent inadaptés.
La maltraitance directe envers l’enfant est marginale et est presque toujours le fait d’une négligence cognitive : une large part du personnel ne se rend absolument pas compte de sa violence relative dans les gestes, dans les paroles, dans la façon de nourrir, chez un bébé qui demande de la douceur, de l’attention et du temps. Ce qui peut se cantonner à de petits dysfonctionnements dans une crèche normale (on laisse l’enfant pleurer sans s’occuper de lui, on ne le change pas assez vite, on ne prend pas de temps pour le calmer, etc.) peut acquérir, dans une crèche sociale, une valeur traumatique cumulative. Face au manque de supervision, les personnels n’ont pas d’autre choix que d’inventer. Mais s’ils ne sont pas formés à la psychologie des premiers moments de vie, ils courent au risque d’échec.
 
Est-ce à dire que les pouponnières sont, de manière intrinsèque et inévitable, néfastes pour l’enfant, aujourd’hui comme hier ?
Non, et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il y a une réelle volonté de bien faire. Ensuite, car la plasticité du bébé est considérable : si la mère ne va pas trop mal, il est possible de rattraper beaucoup de choses. Faut-il encore s’en donner les moyens. Enfin, parce que ces crèches restent encore, heureusement, un lieu d’aide aux mères et aux bébés. Mais si la maltraitance institutionnelle ne domine pas les pouponnières, à mon sens les conditions de son aggravation sont là, en particulier dans les structures publiques.
Article rédigé par : Propos recueillis par Catherine Piraud-Rouet
Publié le 13 novembre 2019
Mis à jour le 20 janvier 2020