Mieux comprendre les pleurs des bébés

Les pleurs des bébés tendent à vider les batteries des professionnels et à les confronter, par moments, à un réel sentiment d’impuissance. Et pour cause, ces manifestations émotionnelles ont beau être fréquentes, elles demeurent incomprises depuis des générations. Aujourd’hui à la lumière des connaissances et recherches les plus récentes, il faut revoir ces certitudes transmises de générations en générations. Et accepter de tordre le cou aux idées reçues.
Les pleurs des bébés tendent à vider les batteries des professionnels et à les confronter, par moments, à un réel sentiment d’impuissance. Ces manifestations émotionnelles ont beau être fréquentes, elles demeurent incomprises depuis des générations. Aujourd’hui, la recherche scientifique nous permet de revoir les certitudes transmises de génération en génération et tordre le cou aux idées reçues.

Marion est professionnelle dans la section des bébés et la référente de Fadel, un petit garçon de quatre mois. Depuis son réveil de la sieste, Fadel ne cesse de pleurer, de hurler. Il est tout rouge et transpirant. Et pourtant, il a bien mangé, bien dormi, il n’a pas de température. Marion a tout essayé pour le calmer : le poser sur le coussin avec son doudou, le bercer, le prendre dans ses bras, lui donner sa tétine, lui chanter une chanson. En vain, il pleure toujours autant. Marion est de plus tendue et débordée par ses propres émotions. Elle se sent tout à fait impuissante et incompétente. Au bout d’une vingtaine de minutes, la professionnelle comprend qu’elle ne sera plus en mesure d’apaiser cet enfant tant elle est elle-même stressée. Les larmes lui montent aux yeux… Elle est sur le point de tomber en sanglots ou de se mettre à crier sur l’enfant, d’avoir des gestes brusques. Elle demande alors à sa collègue de prendre le relais et s’échappe de la section pour se ressourcer dans le jardin.

Marion est loin d’être un cas isolé. Tous les adultes qui ont déjà été en contact avec un bébé ont, un jour ou l’autre, été littéralement débordés par ses pleurs répétés, au point d’avoir envie de pleurer eux-mêmes, de crier. Qu’on soit professionnel ou non n’y change rien. C’est une question d’émotions. Les pleurs de ces bébés induisent chez nous, adultes, des émotions fortes et envahissantes. Ainsi, quand un très jeune enfant se met à pleurer, notre premier réflexe est de stopper ses pleurs, coûte que coûte.
D’ailleurs, sans doute avez-vous remarqué que nous tolérons bien mieux les pleurs des adultes que ceux des jeunes enfants. Imaginez la scène suivante : notre collègue nous confie, dans les vestiaires, ressentir un stress important depuis quelques jours suite au changement de direction. Elle éclate en sanglots. Naturellement, pris d’empathie à son égard, nous allons probablement l’encourager à se « décharger » car nous savons pertinemment que pleurer lui fera du bien. Peut-être poserons-nous même une main sur son épaule ou la prendrons-nous dans nos bras. Une chose est certaine : il y a peu de chances pour que nous cherchions à tout prix à détourner son attention en lui chantant une chanson, que nous lui mettions un bout de caoutchouc dans la bouche pour stopper ses pleurs ou que nous la laissions pleurer seule dans la solitude des vestiaires. Nous agissons rarement envers les tout-petits comme nous agirions envers les adultes. Et nous ne témoignons pas le même respect et la même empathie envers les pleurs des jeunes enfants qu’envers ceux de nos collègues, amis, membres de notre famille… Pourquoi ?

Des idées reçues transmises de générations en générations
Les raisons sont multiples. D’une part, dans le cadre d’une collectivité, où - rappelons-le - le nombre de bébés par adulte est trop important, les professionnels ne sont pas toujours en mesure d’être dans l’individuel et de proposer une attitude empathique à l’égard des pleurs de l’ensemble des enfants présents. Notamment sur les temps délicats de la journée, tels que les temps du repas, de changes ou d’accueil des parents. D’autre part, et c’est là le sujet de cet article, les  pleurs font l’objet de nombreuses idées reçues transmises de générations en générations. On y voit le signe d’une « manipulation » de l’enfant, d’un caprice ou encore le fruit d’habitudes éducatives trop laxistes. Pour l’anecdote, sachez qu’en 1940, le manuel de puériculture de référence décryptait les cris des nourrissons (et non les pleurs) ainsi : « les cris sont parfois le résultat d’une mauvaise éducation et l’expression d’un caprice, l’enfant ayant été habitué à être pris dans les bras dès qu’il crie ».
77 années plus tard, quoi de neuf ? Pas grand-chose, les croyances demeurent inchangées. On les retrouve d’ailleurs dans tous les milieux : au domicile des familles, dans les médias, au niveau des professionnels des crèches, des PMI, des maternités, etc. Le plus étonnant est que le niveau de connaissances de ces pleurs est bien souvent aussi rudimentaire pour le professionnel diplômé d’un CAP petite enfance que pour le médecin détenteur d’un doctorat en pédiatrie ou en pédopsychiatrie (car peu de formations initiales incluent de véritable module sur les pleurs des bébés). Et pourtant, si les pleurs conservent toujours une large part de mystère scientifique, les recherches issues de diverses disciplines (psychologie, neurobiologie, anthropologie, ethnologie…) ont permis de révolutionner notre manière de les percevoir. Etes-vous prêt pour une petite mise à jour 2.0 ?

Ni caprices, ni manipulation
Non, les pleurs ne sont pas les signes d’un caprice, ni d’une manipulation. Aucun enfant n’est en capacité de pleurer sur commande (ni un adulte, d’ailleurs, à moins qu’il fasse appel à un souvenir ou à une pensée douloureuse, stratégie intellectuelle dont un jeune enfant n’est pas capable). Les pleurs sont initiés par des parties autonomes du cerveau (le SNA ou Système Nerveux Autonome) que le bébé n’est pas en mesure de contrôler. Rappelons que jusqu’à 3/4 ans, le cerveau primitif de l’enfant prédomine, ce qui explique la survenue d’explosions émotionnelles aussi vives et intenses. De plus, les neurones de la partie préfrontale de son cerveau ne sont pas suffisamment matures pour « maîtriser » et « réguler » ces feux d’artifice émotionnels. Inutile donc de percevoir dans les pleurs une quelconque intentionnalité.

Non, un enfant ne risque pas de « s’habituer aux bras », c’est à dire de pleurer plus souvent si l’adulte le prend plus souvent dans les bras. Au contraire, des études en psychologie de l’attachement, menées par John Bowlby et son équipe, ont montré que plus l’adulte répondait  de manière rapide et adaptée aux pleurs, notamment par une proximité physique avec l’adulte, plus il sera autonome vers l’âge de la marche. Un enfant s’attache à l’adulte pour mieux se détacher.
En voici une illustration : depuis quelques décennies, les ethnologues constatent que les bébés de cultures traditionnelles pleurent moins souvent et moins longtemps que les petits occidentaux. Et ce, grâce à la proximité mère-bébé qui est largement encouragée. Chez la population des chasseurs cueilleurs ! Kung San du Kalahari, par exemple, les bébés sont portés en position verticale 80% du temps et allaités à la demande, plusieurs fois par heure. La mère, qui entretient une grande proximité physique avec son bébé, répond aux signaux d’inconfort de son enfant dès qu’elle les détecte… Rappelons que ce type de maternage proximal a prévalu pendant plus de 99% de l’histoire de l’humanité. Notre récente tendance (occidentale) à encourager la solitude et « l’autonomie » des bébés serait donc probablement peu adaptée à leur immaturité physique et psychologique.
Soit dit en passant, tandis que le bébé de culture traditionnelle est entouré d’une communauté d’adultes qui gravitent autour de lui, dans nos crèches collectives, nous observons la tendance inverse : une communauté de 5 bébés gravite autour d’un seul adulte.

Précieux à la survie des bébés
Si cela peut vous aider à mieux les accepter, dites-vous que ces pleurs ont une réelle utilité dans la survie du bébé. Ceux-ci permettent d’alerter l’adulte dans le cas où l’un de ses besoins est insatisfait.
Les pleurs seraient apparus il y a des millions d’années, depuis que l’Homme est bipédique, c’est-à-dire depuis qu’il se déplace sur ses deux jambes. Le bébé humain n’étant pas en capacité de se déplacer jusqu’à l’adulte pour subvenir à ses besoins avant l’âge d’un an en moyenne, c’est l’adulte lui-même qui va se déplacer jusqu’à l’enfant… grâce aux pleurs. D’ailleurs, si ces pleurs sont aussi désagréables à l’oreille c’est sans doute pour que l’adulte s’empresse d’y répondre et de satisfaire rapidement les besoins vitaux du bébé. Les pleurs permettent donc cette proximité entre l’adulte et le bébé, si précieuse à sa survie. Dans ce sens, certains professionnels de la petite enfance, en lieu d’accueil collectif ou individuel, se lancent dans le portage en écharpe des bébés, avec l’accord des parents. Bien souvent, les bienfaits sur le bien-être des nourrissons et la diminution des pleurs, notamment chez les plus jeunes, sont rapidement observés.
Conclusion, si vous êtes aujourd’hui vivant, présent et en capacité de lire cet article c’est en grande partie grâce aux pleurs qui, depuis des millénaires, augmentent les chances de survie des membres de notre espèce ! N’est-ce pas une bonne nouvelle ?

Les pleurs, une « alarme » à double tranchant
Justement, une étude anthropologique menée dans les années 1970, chez les bébés Masaï du Kenya, souligne la fonction adaptative des pleurs et leur importance dans la survie de l’enfant. Au cours d’une année marquée par la sécheresse et la famine, les auteurs ont distingué deux catégories de bébés sur la base des critères occidentaux traditionnels : les bébés « faciles » et les bébés « difficiles ». Quelques mois plus tard, ils ont constaté que les nourrissons qui survécurent à cette précarité extrême étaient pour la plupart des bébés qualifiés de « difficiles », ceux qui pleuraient et criaient le plus. Dans le cas d’un contexte autant marqué par la précarité et la mortalité infantile, un tempérament dit « difficile » semble donc présenter un réel atout.
Paradoxalement, dans les sociétés occidentales où nous ne luttons pas quotidiennement pour notre survie, les pleurs excessifs du nourrisson peuvent entraîner des répercussions négatives sur l’enfant (maltraitance, syndrome du bébé secoué, négligence, évitement…) ainsi que sur la qualité des interactions adultes-enfants. Ainsi, au lieu d’assurer leur survie, les pleurs risquent de mettre les bébés en danger…

 Les pleurs permettent au bébé de se libérer des toxines de stress
Revenons aux bienfaits des pleurs. En plus d’augmenter les chances de survie des bébés, les pleurs permettent à leur organisme de se libérer des toxines induites par le stress.
A l’inverse des autres petits mammifères, vous avez dû remarquer que les pleurs des bébés humains ne s’apaisent pas toujours lorsque l’enfant est nourri ou porté. Ceci viendrait suggérer que certains pleurs, inconsolables en apparence, permettraient tout simplement au bébé de se décharger d’un excès de tensions. En pleurant, le bébé se libérerait de ses toxines, comme s’il transpirait ou urinait. D’ailleurs, les bébés chez qui on n’observe pas de larmes parviendraient à ce même résultat en transpirant abondamment. Les constats de la recherche actuelle nous rapprochent finalement de la théorie d’Hippocrate, cinq siècles avant JC, qui considérait les larmes comme la purge des humeurs de notre cerveau.
Dans ce sens, mettre une tétine dans la bouche d’un enfant qui pleure vient le bloquer et l’empêcher d’atteindre cet état de détente. A l’inverse, laisser un bébé pleurer seul dans la pièce de vie, ou dans un dortoir, crée l’effet inverse : loin des bras sécurisants de l’adulte, le bébé est envahi un excès de molécules de stress toxiques pour son petit cerveau en construction. Dès lors, comment réagir ?

Accueillir les pleurs des bébés plutôt que les réprimer
Spontanément, à l’écoute d’un bébé qui pleure, une grande majorité d’entre nous va chercher à réprimer ce son aversif, comme on chercherait à maîtriser l’incendie d’une forêt. Dans notre intérêt, avant tout, car ce son nous est très désagréable (on pourrait penser qu’il a d’ailleurs été façonné par l’évolution pour être le plus désagréable possible !). Ces pleurs suscitent en nous toute une flopée d’émotions négatives et de sensations physiques inconfortables, tels que du stress, une accélération de notre rythme cardiaque, de la frustration, de la tension, un sentiment d’oppression, voire une envie de pleurer soi-même.
Or, entre réprimer à tout prix les pleurs d’un bébé et le laisser pleurer seul, il y a un monde. Dans un premier temps, l’idée est bien entendu de rechercher la cause de ces pleurs et de satisfaire le besoin qui est insatisfait. Parmi ces besoins, on peut retrouver le besoin de manger, de boire, d’éliminer, mais aussi celui d’être rassuré, câliné, pris dans les bras. Dans un deuxième temps, si le bébé ne s’apaise pas au contact de l’adulte, c’est peut-être parce qu’il a justement besoin de se décharger. Auquel cas, accueillez ses émotions dans vos bras sécurisants, laissez-le pleurer de tout son soûl en le serrant contre vous. N’hésitez pas à regarder l’enfant dans les yeux, avec bienveillance et empathie, pour lui manifester votre soutien. Vous lui permettrez ainsi de se détendre, de passer d’un état de stress à un état de bien-être et ainsi, naturellement, d’avoir moins besoin de pleurer. Et si vous-même vous avez besoin de pleurer, pleurez avec lui ! Vous n’en serez que plus détendue…

Pour aller plus loin, suivre notre formation en ligne : Comprendre et accompagner les émotions de l'enfant.
 

A lire pour aller plus loin

• Les pleurs de la petite enfance, une question d’attachement ? Eric Binet (2014). Eclairages théoriques. Elsevier Masson.
• Un autre regard sur les pleurs du nourrisson. Gisèle Gremmo-Feger (2007). 15ème Congrès National de Pédiatrie Ambulatoire Saint Malo.
Pleurs et colères des enfants et des bébés. Comprendre et répondre aux émotions de son enfant. Aletha Solter (2015) Editions Jouvence.




 

Article rédigé par : Héloïse Junier, psychologue en crèche, formatrice
Publié le 05 mars 2017
Mis à jour le 04 mars 2021