Une évaluation scientifique désavoue Parler Bambin

L’évaluation scientifique du programme national PARLER Bambin désavoue le dispositif mis en place ces dernières années dans une centaine de crèches pour soutenir le langage des enfants les plus défavorisés. Et donne ainsi raison aux nombreuses critiques qui avaient été formulées. Arguments à l’appui.
Après trois années d’observation, L’Institut des Politiques Publiques (IPP) vient enfin de rendre publique l’évaluation à grande échelle du programme Parler Bambin menée par les laboratoires J-PAL (Ecole d’économie de Paris - ENS) et Dynamique du Langage (Lyon II). 94 crèches, plus de 1000 professionnelles de la petite enfance et familles parmi les plus précaires ont participé à ce rigoureux protocole d’évaluation, afin d’estimer les effets de la méthode à court et plus long terme. Alors que l’ANSA, porteuse du projet, comptait sur cette étude d’envergure pour booster l’implantation du dispositif, le rapport conclue que « PARLER Bambin ne semble pas avoir d’effet sur le développement langagier des enfants mais produit un léger impact positif à court terme sur leur développement socio-affectif (…) Cet effet ne se maintient pas à long terme. » Du coté de la formation, « les professionnelles des crèches formées à PARLER Bambin adoptent de façon plus systématique les postures et les stratégies qui favorisent des interactions langagières riches et plus stimulantes avec les enfants. Cependant cette évolution ne semble pas affecter leur développement langagier à court terme comme à moyen terme. » 

Les pros accompagnent déjà beaucoup le développement langagier
Comment l’expliquer ? Selon l’IPP, le changement des pratiques des professionnelles de la petite enfance, initié par la formation parler Bambin reçue, « n’a peut-être pas été suffisamment soutenu dans le temps pour pouvoir produire les effets attendus sur le développement langagier des enfants ». L’institut souligne également que « beaucoup est déjà fait par les professionnelles », ce qui expliquerait que les gestes promus par le dispositif n’aient pas d’effet sur le développement langagier des enfants, finalement pas si mal accompagnés… Les contraintes d’une année marquée par le Covid et le turn-over caractéristique des équipes pourraient également avoir impacté l’enquête. Mais il y a quatre ans déjà, de nombreuses fédérations et professionnels de la petite enfance reconnus avaient émis des critiques à l’encontre du programme. A plus petite envergure, la direction de la petite enfance de la mairie de Nantes avait déjà financé par ses propres moyens, en 2013, une étude auprès des quatre multi-accueil nantais qui avaient mis en place l’approche PARLER Bambin. Déjà, les résultats n’avaient pas mis en évidence d’effet positif global du dispositif sur les enfants, les progrès observés étant identiques dans le groupe de contrôle et le groupe expérimental. (Voir notre article PARLER Bambin veut renforcer le langage des tout-petits)

Une erreur de cible ? 
Alors que Parler Bambin bénéficie depuis plusieurs années de nombreux soutiens politiques, à commencer par Jean-Michel Blanquer, la fondation la France s’engage, le think tank Terra Nova, l’Institut Montaigne, ce rapport accablant va-t-il marquer le coup d’arrêt du dispositif alors qu’une centaine de crèches sont déjà engagées dans le projet ? L’ANSA espérait certainement des résultats aussi enthousiasmants que ceux obtenus à l’époque par les programmes américains qui ont inspiré Parler Bambin. Mais là où le Carolina Abecedarian et Perry Preschool ont obtenu des résultats exceptionnels à toute petite échelle, dans une seule structure d’accueil, auprès d’enfants qui ne bénéficiaient encore d’aucun accueil, PARLER Bambin a développé l’expérimentation à l’échelle du pays, dans un tout autre contexte temporel et géographique, auprès d’enfants qui bien qu’issus d’un milieu défavorisé bénéficient déjà d’un accueil de qualité en crèche. Le rapport conclue donc, à juste titre, sur l’idée que Parler Bambin se serait peut-être trompé de cible, et que les interventions devraient peut-être plutôt « être menées auprès des publics qui ne fréquentent pas la crèche, par exemple via les PMI ou les assistantes maternelles mais aussi directement dans les familles ». En webinaire cette semaine, L’ANSA, continuait néanmoins de s’interroger sur sa prochaine stratégie de développement et tente de tirer les enseignements de ce revers. 

 
Article rédigé par : Laurence Yème
Publié le 01 juillet 2021
Mis à jour le 20 août 2021