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Violences éducatives ordinaires : leurs conséquences sur le cerveau de l’enfant

La pédiatre Catherine Gueguen, spécialiste des neurosciences affectives et sociales, est très engagée dans la lutte contre les violences éducatives. Elle explique les dégâts que peuvent provoquer ce qu’on appelle les violences éducatives ordinaires (VEO) sur le cerveau des jeunes enfants. Etudes et recherches les plus récentes à l'appui. Et donne ici les pistes pour "faire autrement".
Les relations adultes-enfants ont un impact majeur sur le développement du cerveau de l’enfant
Le cerveau de l’enfant petit est beaucoup plus immature, malléable et fragile que tout ce que on pensait jusqu’à maintenant, ce qui le rend très vulnérable. Il est particulièrement malléable pendant les deux premières années de vie mais reste très malléable toute l’enfance. Chaque relation s’imprime profondément dans son cerveau et modifie les molécules cérébrales, les neurones, les circuits cérébraux, les structures cérébrales et même l’expression de certains gènes.

Le cerveau de l’enfant est particulièrement sensible au stress
Le cerveau de l’enfant étant très immature, il est beaucoup plus sensible au stress que l’adulte. Or, les humiliations verbales et/ou physiques qu’il subit très fréquemment provoquent un stress qui stimule l’amygdale cérébrale et déclenche alors la sécrétion de cortisol et d’adrénaline. Chez l’enfant, le cortisol quand il atteint des niveaux très élevés ou s’il est sécrété de façon prolongée ou répétée peut être très toxique pour les neurones, la myéline*, la transmission entre les neurones, les circuits neuronaux et certaines structures cérébrales en développement.

Les VEO faites à l’enfant dans le but de l’éduquer peuvent avoir des conséquences redoutables pour le cerveau de l’enfant quand elles sont fréquentes, répétées. Ces violences sont des maltraitances émotionnelles et/ou des humiliations physiques.

Qu’est-ce que la maltraitance émotionnelle ?
La maltraitance émotionnelle est une maltraitance qui provoque des émotions très désagréables, qui font souffrir. Cette maltraitance est provoquée par des comportements ou des paroles qui rabaissent l’enfant, le ridiculisent, le critiquent, le punissent, lui procurent un sentiment d’humiliation, de honte, lui font peur, le terrorisent ou l’excluent.
Mettons-nous à la place de l’enfant : imaginons que notre supérieur ou notre conjoint nous fassent peur en nous menaçant, en élevant la voix, en criant, en faisant les gros yeux, nous punissent, nous disent : « Tu es méchante, ce n’est pas bien ce que tu fais, c’est ridicule, tu n’es pas gentille, tu es paresseuse, etc.».

Que ressentirions-nous ? De très fortes émotions très désagréables. Nous serions probablement très en colère contre cette personne, nous nous sentirions tristes, humiliés, dévalorisés, nous perdrions confiance en nous. Or, l’enfant subit quotidiennement cette maltraitance, les adultes le faisant en toute bonne foi, en pensant que ces paroles vont l’aider à bien se comporter. En y réfléchissant, nous nous rendons compte que ces comportements, ces paroles sont le plus souvent réservés aux enfants, nous ne nous permettons pas d’avoir cette attitude vis-à-vis des adultes. Or, aujourd’hui nous avons la grande chance de savoir grâce aux recherches que ceci est très nocif pour le cerveau de l’enfant.
 
Une étude remarquable, récente réalisée par une jeune chercheuse hollandaise Anne-Laure van Harmelen montre que la maltraitance émotionnelle sévère chez l’enfant affecte le fonctionnement du cortex orbito-frontal (COF) et augmente le risque de développer de nombreuses pathologies comportementales et psychiatriques : agressivité, anxiété, dépression, troubles dissociatifs (dépersonnalisation, troubles de l’identité), délinquance, addictions à l’alcool, aux drogues.
Cette région (COF) est capitale puisqu’elle joue un rôle primordial dans nos capacités d’affection et d’empathie, dans notre capacité à faire des choix, dans notre sens moral. Elle participe aussi à la régulation de nos émotions ce qui explique les difficultés rencontrées par ces enfants dans leur vie relationnelle.

Une autre étude très intéressante de Jeewook Choi montre que les paroles blessantes, humiliantes, méprisantes empêchent l’enfant de comprendre ce qu’on lui dit ! Car ces paroles blessantes altèrent le fonctionnement de circuits neuronaux et de zones participant à la compréhension du langage.
D’autres structures cérébrales sont également très sensibles au stress comme par exemple le cortex préfrontal, l’hippocampe et d’autres structures cérébrales. Bruce Mac Ewen, spécialiste de l’effet du stress sur le cerveau montre dans ses recherches qu’un stress très important ou répété altère les neurones du cerveau de l’enfant et peut même provoquer leur destruction dans des structures importantes du cerveau comme le cortex préfrontal, l’hippocampe. Le cortex préfrontal est essentiel puisqu’il est le centre exécutif du cerveau, le centre de décision, de réflexion et de planification. Il montre également que le cortisol en trop grande quantité altère la croissance des neurones en interférant négativement sur l’expression du BDNF (Brain Derived Neurotrophic Factor), facteur de croissance des neurones.
Martin Teicher, lui, nous dit que les enfants humiliés physiquement et/ou verbalement ont un hippocampe diminué de volume. Or, cette structure cérébrale nous permet d’apprendre et de mémoriser ce qui donne évidemment des résultats désastreux sur la mémoire et l’apprentissage.

Ne pas culpabiliser  !
Ne nous culpabilisons pas d’avoir eu tel ou tel comportement avec l’enfant car nous ne savions pas ! Ces recherches sont très récentes. Pour l’enfant petit jusqu’à 5-6 ans nous ignorions :
Que l’enfant petit a un cerveau extrêmement immature qui explique pourquoi il a des tempêtes émotionnelles et des impulsions qui l’amène à taper, mordre, jeter ses jouets.
Que l’enfant lors de ces tempêtes émotionnelles ne peut pas retrouver son calme seul.
Qu’il a dans ce moment-là, absolument besoin d’un adulte chaleureux, empathique, soutenant.
Que lorsque l’adulte est empathique, apaise l’enfant, l’aide à exprimer ses émotions, il permet au cerveau de bien se développer. Ceci souligne notre grande responsabilité et l’importance de notre rôle par rapport à l’enfant.

Une autre vision de l'enfant pour une véritable révolution éducative
Comment faire ? Il faut comprendre à la lumière de ces recherches ce qu’est un enfant petit. Ces études scientifiques ne sont pas simples à prendre en compte car elles nous obligent à sortir de nos habitudes ancestrales et nous incitent à une véritable révolution éducative. Travailler avec des enfants petits est à la fois source de bonheur mais peut être également extrêmement difficile car les tempêtes émotionnelles des enfants petits peuvent fatiguer, déstabiliser, mettre en colère les adultes.
Dans la plupart des pays et depuis toujours, face à un enfant en proie à des tempêtes émotionnelles, les adultes se mettent en colère, s’énervent, et lui disent très souvent en criant : « Ce n’est pas bien, tu n’es pas gentil, tu es méchant, infernal, etc. » et ensuite ils le punissent plus ou moins violemment, parfois lui tirent les cheveux, les oreilles, le giflent, etc.

Auparavant l’enfant petit était étiqueté de capricieux, tyrannique, infernal, méchant. Les recherches actuelles nous aident à le comprendre et à avoir un tout autre regard sur lui.  Nous ne savions pas que l’enfant petit a un cerveau très immature qui ne lui permet pas de contrôler ses émotions ce qui explique ses nombreuses tempêtes émotionnelles : ses pleurs, ses colères, ses paniques, et pourquoi il peut taper, mordre, se rouler par terre, jeter ses jouets. Ces nouvelles connaissances modifient profondément notre regard sur l’enfant et nous incite au lieu de le punir à avoir de l’empathie voire même de la compassion pour lui. L’enfant petit n’est pas méchant quand il mord, tape. Quand ses besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits : besoin d’affection, besoin d’attention, besoin de calme, besoin de jouer, etc. Il est alors en grande insécurité et son cerveau archaïque s’active et peut l’inciter à taper, mordre, jeter ses jouets…

C’est alors une toute autre vision de l’enfant : il ne le fait pas exprès, il ne cherche pas à embêter l’adulte, il n’est pas un tyran, il a juste besoin de beaucoup de compréhension, d’attention pour sa grande immaturité émotionnelle. Ensuite les chercheurs nous disent que l’enfant petit n’est pas capable de s’apaiser seul, il a absolument besoin d’un adulte qui comprenne ses émotions, l’apaise, et l’aide à exprimer ses émotions, attitude qui permet la maturation du cerveau. Il est très encourageant de savoir qu’un enfant élevé avec bienveillance, empathie, va devenir lui-même empathique, sociable et ne développera pas des comportements agressifs et antisociaux.
En revacnhe, si on le laisse seul lors de ces tempêtes émotionnelles, il va sécréter trop de cortisol, substance très délétère pour le développement de son cerveau ce qui peut entraîner de nombreux troubles du comportement, de l’agressivité, de l’anxiété, de la dépression, de l’agitation.

Non, cela ne veut pas du tout dire être laxiste, laisser tout faire. L’adulte donne des repères, un cadre, mais il le fait avec empathie et bienveillance. Quand il voit que l’enfant n’a pas un comportement adéquat, il lui dit son désaccord et lui donne confiance : « Cela ne me convient pas, je ne suis pas d’accord quand je t’entends dire …, quand je te vois faire… Tu vas apprendre à faire autrement, je te fais confiance. » Mais il ne juge pas l’enfant, ne le critique pas, ne lui fait pas de reproches en disant : « Tu n’es pas gentil, Ce n’est pas bien de… Tu es paresseux, égoïste… » Car en entendant ces paroles, l’enfant perd confiance en lui, se dévalorise et ne progresse pas.
 
Il faudrait donc arrêter de punir, de crier, de menacer, d’humilier les enfants et au contraire être empathiques, chaleureux et soutenant pour que leur cerveau intellectuel et affectif se développe bien. La très grande difficulté quand on travaille avec des petits c’est qu’il faut des tonnes de patience puisque c’est très progressivement grâce à notre attitude chaleureuse, empathique, soutenante que le cortex préfrontal va maturer et permettre à l’enfant de mieux contrôler ses émotions et impulsions…. Vers 5-6 ans !

Les punitions corporelles ont des effets très nocifs pour le cerveau
Akemi Tomoda, montre que les « corrections » avec des ceintures, lanières ou autres « objets » provoquent une réduction du volume de la substance grise dans la région préfrontale. Grâce à Jaimie Hanson, nous savons que les diverses punitions corporelles entrainent une diminution du volume du cortex orbito-frontal (COF).
« Une bonne fessée ou une gifle n’ont jamais fait de mal à personne ».  Les fessées, si souvent sujet de plaisanterie, tournées en dérision sont-elles préjudiciables à l’enfant ? Beaucoup d’études ont été faites, mais elles restent peu connues.

En 2010, Catherine Taylor, de l’université de la Nouvelle-Orléans, étudie 2461 mères qui donnent au moins 2 fessées par mois à leur enfant de 3 ans, âge auquel les enfants reçoivent le plus de fessées. Le comportement des enfants est étudié à l’âge de 3 et 5 ans. Elle montre qu’à 5 ans, ces enfants sont très agressifs : ils attaquent les personnes, détruisent leurs propres objets et les objets des autres, désobéissent, hurlent, provoquent et menacent. Cette étude éclaire sur le cycle de la violence : l’enfant apprend à être agressif en étant lui-même agressé. Et plus il est agressé violemment, plus il sera violent.
En 2012, Rebecca Waller de l’université d’Oxford, étudie 731 enfants à 3 ans puis à 4 ans. Elle compare une éducation positive et empathique et une éducation punitive avec de la dureté physique (fessées, gifles) et psychologique et étudie le comportement des enfants. Les enfants qui ont reçu une éducation punitive développent très souvent une insensibilité, un cynisme, une dureté et une tendance au mensonge alors que les autres non avec le développement de trouble du comportement comme de l’agressivité, de l’anxiété de l’dépression.
En 2016, Elisabeth Gershoff étudie 169 000 enfants, et montre que ces enfants sont plus agressifs, plus anxieux, plus dépressifs, ont plus de comportement antisocial, plus de troubles psychiatriques, plus de relations négatives avec leurs parents, et ont diminution des capacités cognitives, et une mauvaise estime de soi. Devenus adultes ils ont plus de conduites antisociales et plus de maladies psychiatriques.

N'oublions jamais que travailler avec des jeunes enfants nécessite de savoir faire face aux tempêtes émotionnelles des enfants ce qui peut être très compliqué. Cultiver l’empathie entre collègues, se parler de ses propres émotions, demander de l’aide quand on en peut plus, analyser en équipe les difficultés me paraissent vraiment indispensable pour pouvoir ensuite être empathique avec les enfants.


 *Myéline : manchon graisseux qui entoure les fibres nerveuses et accélère la transmission de l’influx nerveux
 *Transmission synaptique : la transmission chimique et électrique entre les neurones)
Article rédigé par : Catherine Gueguen
Publié le 01 juillet 2019
Mis à jour le 19 août 2019