Céline Quelen, présidente fondatrice de Stop VEO, Enfance sans violences : « Il y a un besoin d’éduquer la société sur les violences faites aux enfants »

On dénonce de plus en plus les « violences éducatives ordinaires » (VEO) et leurs conséquences sur le développement des enfants. Céline Quelen en a fait son combat en fondant l’association Stop VEO, Enfance sans violences qui déploie des actions pour les prévenir et surtout milite pour les faire interdire dans la Loi. Elle revient pour nous sur les origines du projet et dresse le bilan de ses avancées.
Céline Quelen
Les Pros de la Petite Enfance : Pourquoi vous êtes-vous intéressée au VEO ?

Céline Quelen : J’ai eu deux enfants, entre 2004 et 2006. Pendant mes premières années en tant que maman, je ne me posais pas spécialement de questions sur des actes tels que la fessée. Je n’en faisais pas moi-même usage mais je savais que cela faisait partie du paysage éducatif de certaines familles. Puis j’ai eu connaissance d’un fait divers qui a fait les gros titres des tabloïdes anglais : le cas d’un bébé de 17 mois décédé sous les coups de ses parents. J’ai eu alors une grosse prise de conscience car je ne comprenais pas qu’on puisse faire ça à un enfant et je me suis demandé pourquoi je ne m’étais pas intéressée à la question plus tôt.

Ma façon de faire dans ces moments-là, c’est d’essayer de comprendre pourquoi et comment c’est possible. J’ai alors lu énormément : des blogs, des articles… jusqu’à tomber sur le livre d’Olivier Maurel « Oui, la nature humaine est bonne ! - Comment la violence éducative ordinaire la pervertit depuis des millénaires ». Un ouvrage dans lequel il passe en revue toutes les VEO, il y dit tout. Cela a été comme une révélation pour moi, j’ai senti qu’il y avait là quelque chose d’essentiel.

Vous avez alors choisi de créer un groupe Facebook pour en parler, bien avant l’association. Ce fut une deuxième révélation pour vous.

J’ai créé un groupe Facebook intitulé « Non à la VEO » pour parler de ce que j’avais appris. De nombreuses personnes sont venues partager leurs expériences et j’ai alors découvert tout un monde : oui, d’autres que moi avaient déjà réfléchi à la question ! Au fur et à mesure la communauté s’est agrandie, on est passé d’une centaine à près de 5000 membres. J’avais besoin d’aide pour gérer le groupe. Très rapidement j’ai été rejointe par Marion Cuerq, une jeune fille de Lyon qui voulait réaliser un film sur le sujet. Puis par Aurora Macchia, une journaliste italienne vivant en France, qui est aujourd’hui vice-présidente de l’association.

Mais quand le groupe a pris de l’importance, j’ai reçu un deuxième choc. Alors que ma propre remise en question m’avait fait beaucoup de bien, s’était faite sans jugement, et pensant naïvement que j’apprendrai des choses aux gens… certains ont tenu des propos très violents, nous traitant d’extrémistes ou même de sorcières ! Parce que oui, il y a des personnes qui préconisent de frapper les enfants, de lutter contre toute forme de laxisme, etc. Et le font car ils pensent ne pas se tromper. J’ai alors compris que la problématique des VEO n’était pas une évidence pour tout le monde. C’est un combat qui n’apparaît pas aussi nécessaire et logique que la lutte contre les tortures faites aux animaux par exemple. Il y a du déni et donc un besoin certain d’éduquer la société.

Quels messages vouliez-vous faire passer ?

Au départ nous n’avions pas établi de ligne directrice… et c’est vrai que les participants du groupe partageaient tout et n’importe quoi. De manière générale, ils prônaient la bienveillance éducative, mais je me méfie de ce mot un peu fourre-tout derrière lequel on met ce que l’on veut : bienveillance, communication non-violente, bien-traitance… Traités différemment par les internautes, ces thèmes entraînaient des échanges houleux entre eux car leurs points de vue clivaient. D’autre part nous ne voulions pas cautionner le business qui se crée autour, avec parfois des stages à 500 € la semaine pour « faire de vous des bons parents »…

Il n’y a pas de « pro » et d’ « anti » bienveillance, et d’ailleurs nous-mêmes ne voulions pas la prôner. Notre message est de dire Non ! aux châtiments corporels, aux violences, aux humiliations. Le reste on s’en fiche, il n’y a pas de méthodes meilleures que les autres. On veut juste que les enfants soient respectés, peu importe les mots que l’on met sur les pratiques. Nous avons alors créé un nouveau groupe baptisé « Stop à la violence éducative ordinaire » qui établissait une charte claire, pour rassembler les gens qui partageaient des valeurs communes.

Mais vous vouliez aller plus loin. C’est à ce moment-là qu’est née l’association ?

Oui, moi je piétinais, j’avais envie de crier ce message au monde entier et surtout aux politiques. Il existait déjà l’Observatoire de la Violence Educative Ordinaire (OVEO) fondé par Olivier Maurel auquel nous avons toujours été très liés. J’en suis moi-même membre depuis 2009. Mais l’OVEO travaille surtout à diffuser de l’information, alors que nous avions besoin d’être plus dans l’action.

En parallèle en 2009, la députée UMP Edwige Antier a déposé une première proposition de Loi pour interdire les VEO. C’est moi qui ai alors administré sa page Facebook. Je participai l’année suivante à un colloque sur le sujet à l’Assemblée Nationale où j’ai rencontré notamment Gilles Lazimi, médecin et coordinateur des campagnes contre les violences éducatives, des personnalités politiques et des professionnels de crèches. Il s’agissait de débattre sur cette question : faut-il adopter une loi pour interdire les VEO ou doit-on d’abord changer les mœurs de la société ? Tout le monde s’accordait bien sûr sur cette deuxième option, mais on sait que ce n’est pas possible sans un texte. Tout comme on imagine mal que l’esclavage ait pu être aboli sans avoir recours à la Loi… Mais quelques générations plus tard, cela devient une évidence ! Et c’est ainsi qu’on tire la société vers le haut.
Ce qu’on a retenu c’est qu’on peut tous agir, en tant que parents et citoyens convaincus. Pour commencer à agir concrètement, nous avons alors créé l’association Stop VEO, Enfance sans violences, en 2016.

Edwige Antier, François-Michel Lambert, Maud Petit… Plusieurs députés ont déposé des propositions de Loi sur le sujet. Comment accompagnez-vous ce mouvement en tant qu’association ?

En effet ce projet n’a toujours pas abouti. C’est un sujet qui n’est pas facile à porter et qui passe souvent après d’autres problématiques (le chômage, les violences sexuelles…). Le premier objectif de notre association est donc d’arriver à faire voter une loi civile pour inscrire dans le code civil l’interdiction formelle de l’usage de traitements humiliants physiques et psychologiques dans l’éducation. Et prôner le respect du droit des enfants à disposer de leur intégrité dans tous les domaines pour toute personne ayant autorité (instituteurs, professionnels, parents..). Concrètement, nous cherchons à expliquer et sensibiliser les parlementaires, afin qu'ils rallient la proposition de loi en cours via un soutien ou même une co-signature. Cela se fait via des campagnes d'envois de courriers. Toujours en restant apolitique, nous travaillons avec les parlementaires porteurs de la proposition. Nous pouvons aussi travailler avec les media, proposer des articles de presse ou des interventions radio. En effet, nous faisons en sorte que le sujet soit le plus explicité possible.

Nous avons d’ailleurs eu une la très grande et bonne surprise quand la pédiatre Catherine Gueguen nous a contactés pour nous dire tout le bien qu’elle pensait de notre projet. Elle nous a confortés dans l’idée qu’en tant qu’association nous avons un pouvoir énorme pour changer la société. Elle compte maintenant parmi nos adhérents et c’est un soutien de taille car elle est très écoutée par les professionnels de la petite enfance.  

Vous faites, comme elle, de la prévention auprès du grand public ?

Ainsi qu’elle vulgarise les neurosciences auprès du grand public, nous donnons à plus petit niveau de l’information sur les VEO. Nous mettons notamment des outils à disposition de nos 200 adhérents. Il s’agit de deux documents - l’un à destination des parents, l’autre des professionnels de la petite enfance - qui expliquent où nous en sommes dans la législation française sur les VEO, leurs répercussions sur le cerveau de l’enfant à court, moyen et long terme… Chaque adhérent de l’association est libre de s’en emparer pour sensibiliser le public à différentes occasions : lors d’une conférence, d’une assemblée générale, ou encore d’une journée pédagogique.

Nous avons également conçu le « Guide de survie dans les supermarchés », une fiche recto verso téléchargeable qui propose aux parents des conseils sur la manière de réagir si leur enfant « fait une crise » dans un magasin. Nous assistons parfois à des scènes qui nous rendent malheureux. Mais on sait que c’est difficile d’intervenir, d’interpeller le parent sans paraître jugeant. Donner ce petit document peut aider… Nous l’avions en tout cas créé dans ce but, mais nos adhérents ont eu la bonne idée de le diffuser un peu partout, dans les crèches par exemple.
Et actuellement nous travaillons sur le gros projet d’un document d’information à mettre en place dans les salles d’attente de médecins généralistes et de pédiatres…

Vos souhaiteriez donc que vos actions soient diffusées le plus largement possible en France. Peut-être même à l’international ?

En effet dans notre conseil d’administration, il y a une personne belge qui souhaiterait étendre ce mouvement en Belgique. On est suivis aussi en Suisse et en Italie, où il n’existe pas dans la Loi d’interdiction des VEO. La France est un pays très regardé et très écouté. Je pense que le jour où sortira enfin une loi, cela donnera l’impulsion aux derniers pays européens n'ayant pas encore interdit la VEO.
Article rédigé par : Propos recueillis par Armelle Bérard Bergery
Publié le 11 septembre 2018
Mis à jour le 11 septembre 2018