Pas de jeu libre sans des espaces de jeu bien préparés

Si les jeunes enfants jouaient bien n’importe où, quels que soient les jouets à leur disposition et quoi que fassent ou disent les adultes présents, ça se saurait. Chacun dans leur bulle ou ensemble, bébés et plus grands jouent d’autant mieux que les professionnels ont anticipé les modalités d’occupation de l’espace et les possibilités d’accès aux jouets. Fabienne Agnès-Levine, psychopédagogue fait le point sur les travaux et recherches de spécialistes : pédagogues, architectes, psychologues.
Pour décrire un espace de jeu satisfaisant, ne vous fiez pas uniquement à l’enfant - il y a en a toujours au moins un par groupe - qui trouve toujours, où qu’il soit, de quoi répondre à son besoin de rêver et/ou d’agir sur le monde, c’est-à-dire jouer. Pensez surtout aux autres, ceux qui peinent à trouver de l’intérêt aux jouets, à établir des relations positives avec les autres, à éprouver du plaisir aux activités en libre accès. En vue de savoir sur quels critères concrets sur lesquels porter votre attention, individuellement ou en équipe, un panorama des recherches qui portent sur les corrélations entre caractéristiques de l’espace, composition des groupes et liberté d’expression de chaque joueur.

Des enfants sensibles aux qualités de l’espace
L’influence de l’espace sur les relations entre les tout-petits est connue depuis plus de quatre décennies. Un des pionniers des études sur ce sujet est le chercheur en psychophysiologie Hubert Montagner qui avait filmé et analysé des enfants jouant ou tout au moins essayant de jouer, dans une grande salle aménagée sommairement et peu fournie en jouets. Il avait répertorié, grâce à une méthodologie empruntée à l’éthologie, presque une centaine de comportements non verbaux couramment observables au sein d’un groupe. Il a ainsi identifié sept profils d’enfants, selon qu’ils sont plutôt dominants, dominés ou isolés, et a cherché les correspondances avec la qualité de relation mère-enfant mais aussi avec la nature de l’environnement matériel.
Il a été un des premiers à concevoir des espaces tridimensionnels dans les crèches et dans les classes maternelles, offrant aux enfants des occasions d’escalade et de cachette grâce à des mezzanines, des plans inclinés, des filets, des parois avec hublots, des tunnels, des piscines à balles, des fosses remplies de coussins, etc.
Dans les années 1980 et 1990, dans différentes villes, plusieurs aménagements d’espace ont pris en compte les arguments développés par Hubert Montagner, autour des besoins chez l’enfant, même avant la marche, de faire l’expérience corporelle de la hauteur et de la profondeur. Mais attention, une grande structure avec plusieurs niveaux, installée dans une salle par ailleurs mal organisée, ne suffit pas à garantir la qualité du jeu libre.

Les quatre qualités des espaces de vie et de jeu
Architecte et designer, Didier Heintz est à l’origine de l’association NAVIR, qui a conçu de nombreux espaces ludiques pour les jeunes enfants. Il aborde les rapports entre pédagogie et espace sous quatre angles, à analyser dans l’ordre de son choix : sensoriel, psychomoteur, relationnel et symbolique.
Pour le premier cité, le registre sensoriel, il incite à être vigilant sur la nature des stimulations : quels matériaux sont utilisés ? quelle est l’ambiance sonore ? quelles couleurs sur les murs, au plafond et au sol ? quel éclairage et dans quelle direction, pour quelle luminosité ?
Le registre psychomoteur amène à se poser les questions suivantes : quelles possibilités de grimper, ramper, glisser, sauter, enjamber, etc. ?
Le registre relationnel porte sur la possibilité de s’isoler dessus ou dessous, de se cacher ou de faire coucou, de se voir derrière un hublot ou en face à face, de se séparer ou de se réunir.
Et enfin, le registre symbolique concerne l’invitation à la rêverie, la référence à la dimension imaginaire, À chacun de ces quatre registres, se mêlent bien sûr des considérations esthétiques et des efforts en vue d’une démarche la plus écologique possible. Chacun avec leur identité de chercheur et de créateur, Hubert Montagner et Didier Heintz se rejoignent dans leur défense d’un véritable espace tridimensionnel, qui soit bien plus qu’une simple structure de motricité. Avant que le rapport Giampino mette en garde contre “la tendance à l’aseptisation et l’homogénéisation”, ils avaient déjà pris parti pour des aménagements créatifs et uniques plutôt que des univers froids et standardisés.

Plus les enfants sont petits, plus ils ont besoin de voir et d’être vus
Parmi les études sur la manière dont les enfants accueillis au sein d’un groupe investissent les lieux qui leurs sont attribués pendant leurs temps d’éveil, celles d’Alain Legendre, architecte et docteur en psychologie et d’Anne-Marie Fontaine, psychologue, sont incontournables. Elles s’inscrivent dans un domaine de recherche récent, l’écologie développementale, qui prend en compte les interactions complexes entre les composantes humaines et les ressources matérielles. C’est donc dans une perspective systémique qu’ils ont étudié plusieurs paramètres, dont : les locaux et leurs contraintes, le mobilier et son agencement, l’équipement en jouets et leur emplacement, la composition des groupes d’enfants, la présence des adultes. Les conclusions de leurs recherches sont concrètes et assez faciles à appliquer : délimiter des zones de jeu sans obstacle visuel sur l’ensemble de la salle, limiter la hauteur des meubles choisis pour délimiter les espaces de jeu à 70 cm, repérer les espaces les moins occupés par les enfants pour les réaménager, adopter une position spatiale stratégique pour les adultes. Sur ce dernier point, l’image du phare utilisée par Anne-Marie Fontaine a vite été adoptée par les acteurs de terrain. Comme un phare qui éclaire la zone devant lui, la présence physique et le regard des adultes ont un pouvoir régulateur sur la répartition des enfants dans l’espace et sur la qualité des interactions dans le jeu.

Un environnement en adéquation avec les différentes situations de jeu
Odile Périno, spécialiste du jeu très investie dans l’essor des ludothèques, a théorisé la nécessité d’anticiper les espaces de jeu en lien avec les capacités des joueurs (selon l’âge ou d’autres critères) et avec les types de jeu (selon les classifications), sous le nom de cadre ludique. Les six composantes du cadre ludique sont autant de principes d’organisation à analyser et à formaliser pour chaque équipe, au cas par cas. Les quatre premiers sont essentiels : le lieu, comme contenant pour le joueur, avec une facilité de repérage ; la différenciation d’espace de jeux spécifiques ; des objets de jeu bien choisis avec des règles de mise à disposition adéquates ; la définition de la place occupée par les adultes. Les deux autres critères concernent moins les crèches : les règles d’usage des lieux (règlement intérieur) et la relation d’appartenance (modalités d’inscription). Un des apports essentiels du cadre ludique réside dans l’attention portée à l’aménagement spécifique selon la catégorie de jeu.
Quelques exemples : pour les jeux de découverte sensorielle, faciliter les comportements d’exploration par une organisation fonctionnelle mettant les enfants à l’abri du danger ; pour les jeux moteurs, prévoir un grand espace ouvert,  avec des adultes à proximité pour sécuriser les jeux et mettre en confiance les explorateurs ; pour les jeux de construction, un espace restreint et délimité, avec des adultes disponibles pour aider à certains assemblages ; pour les jeux symboliques, équiper avec soin l’espace attribué selon le thème retenu mais pas besoin d’adulte qui interfère avec le propre cheminement de l’enfant ou avec l’élaboration de scénarios à plusieurs enfants.

Le regard des pédagogues sur les espaces de jeu
Les pédagogues, qui ne sont pas que des théoriciens mais sont aussi ancrés dans le réel, ont tous un avis sur l’environnement matériel dans lequel les enfants grandissent, jouent et apprennent. La pédagogie Montessori est connue pour son organisation spatiale, sobre et ordonnée, avec une ellipse tracée au sol, des tables individuelles, des tapis à dérouler avant de poser dessus le matériel choisi, des corbeilles et des plateaux attribués à une activité spécifique qui sont alignés sur des étagères basses. Cependant, les apports de cet “environnement préparé” à une réflexion sur l’aménagement de l’espace de jeu en crèche s’arrêtent là car la notion de jeu libre, au sens de laisser libre cours aux besoins d’expression et d’imagination, est absente de l’“ambiance” montessorienne. Pour Maria Montessori, l’environnement préparé a surtout pour objet de libérer l’enfant de sa dépendance envers l’adulte lorsqu’il choisit ce qu’elle nomme un travail et l’ambiance désigne le calme dans lequel doit se dérouler la vie du groupe. Il n’empêche que sa célèbre formule « Aide-moi à faire seul » reste inspirante pour les professionnels de la petite enfance car elle incite à penser en amont ce qui va faciliter une démarche autonome de la part du joueur.
Une autre pédagogie qui valorise l’autonomie est celle du courant Pikler-Loczy. Elle a pour point de départ le respect de la motricité libre décrite par Emmi Pikler grâce à un environnement matériel et humain suffisamment riche et sécurisant. Elle préconise un espace qui grandit en même temps que l’enfant, avec des jouets et autres objets ludiques rajoutés au cours de son évolution neuromotrice mais toujours placés en accès libre. Deux caractéristiques des crèches Loczy ne sont pas à transposer tels quels dans d’autres structures car elles sont accompagnées d’une réflexion sur le sens à leur attribuer : la présence des lits au sol dans la même salle que les zones de jeu ; la tendance à utiliser des barrières pour préserver l’activité autonome des enfants sans intervention de l’adulte. D’autres principes sont généralisables et contribuent à la valorisation du jeu libre : la présence permanente de matériel de motricité, les meubles à hauteur d’enfants remplis (mais pas trop) de jouets faciles à prendre par les enfants et remis par les adultes toujours à la même place, les espaces dédiés à la peinture, au dessin ou aux jeux de motricité fine (perles, découpage, etc.), organisés de manière à faciliter la libre initiative plutôt qu’attendre le moment de l’activité organisée par un adulte.

Ouvrir les espaces, libérer le jeu libre
D’autres pédagogies tendent à bousculer le regard des professionnels sur l’idée de jeu libre, car elles ont renoncé à l’alternance entre des temps de jeux libres et des temps de jeux plus structurés à l’initiative des adultes. Cette conception partagée par plusieurs courants pédagogiques se manifeste par des propositions innovantes et créatives pour aménager les espaces de jeu, en intégrant la dimension artistique et culturelle inhérente à l’expression ludique des enfants et des adultes. En témoignent l’approche Reggio (sous l’impulsion du pédagogue Loris Malaguzzi), l’approche toscane d’une autre ville italienne, Pistoia, la pédagogie interactive (appelée aussi ateliers décloisonnés ou portes ouvertes) et l’itinérance ludique de Laurence Rameau. Chaque courant associe sa vision du jeu, libre par essence, à un ensemble de critères concrets visant à préserver la spontanéité, le plaisir, les interactions, les découvertes, l’immédiateté et la richesse des expériences individuelles et partagées. Mais c’est un autre sujet !

Plus de préparation pour plus de liberté
Il n’existe pas une seule manière d’aménager les espaces de jeu parce que les locaux, le budget attribué aux jouets, les effectifs d’enfants et d’adultes sont des contraintes à prendre en compte mais aussi parce que penser l’espace fait partie de la mise en oeuvre du projet pédagogique. Il ressort cependant des points de convergence entre les différentes approches sur les espaces de jeu pour les tout-petits : une installation réfléchie des locaux attribués au jeu, un soin apporté à la sélection des jouets, une adaptation de la place de l’adulte à la spécificité des jeux et aux demandes des joueurs. Les auteurs et les courants cités font tous le même rapprochement entre la rigueur apportée à l’espace de jeu et la liberté d’expression des jeunes joueurs.
Lorsque le cadre de jeu est bien préparé, la liberté des joueurs est plus facile à respecter et les adultes sont plus disponibles pour observer, accompagner, interagir. La recherche d’un contexte de jeu toujours plus ambitieux et la volonté d’offrir un espace d’exploration ludique de grande ampleur ne doivent pas masquer le besoin, chez le jeune enfant, de repères spatiaux clairs et d’éléments matériels stables, qui seront complétés avec bonheur par des évènements nouveaux. Quelles que soient les options pédagogiques, il est raisonnable de préserver dans une salle de jeu quelques meubles à hauteur d’enfants contenant des jouets simples, diversifiés, rangés toujours à la même place, en vue de faciliter le libre choix et de renforcer le sentiment de sécurité.

Le joueur a toujours raison !
Un aménagement d’espace de jeu réussi, c’est un aménagement qui prend vie pour et avec les enfants, qui se transforme et qui retrouve son installation initiale, qui se range aussi facilement qu’il se défait. Pour le jeune enfant, le jeu libre, ce n’est pas uniquement choisir ses jouets et trouver tout seul sa place dans la salle et parmi les autres. C’est aussi bénéficier d’un cadre propice à porter son attention aux objets, aux lieux, aux autres enfants, aux adultes présents, c’est avoir la possibilité d’aller au bout de ses explorations et de ses inventions sans être interrompu, c’est aussi pouvoir être à l’écoute de son rythme activité/repos.   Car le jeu libre, pour un tout-petit, c’est être libre d’adopter une posture de retrait ou de rester spectateur du jeu des autres et pas seulement d’utiliser les jouets pendant un espace/temps imposé par l’adulte ou par l’organisation de la vie collective.

 
Article rédigé par : Fabienne -Agnès Levine
Publié le 29 juillet 2019
Mis à jour le 03 septembre 2019