Rencontre avec Olivier Noblecourt : sa vision du rôle des modes d’accueil en 10 mots-clefs

Il a été l’auteur du premier rapport Terra Nova de 2014 intitulé « La lutte contre les inégalités commence dès la crèche ». Un rapport qui fit date et polémique. Aujourd’hui ce militant de la petite enfance, délégué interministériel à la prévention et la lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes, est à la recherche d’un large consensus pour amener tous les acteurs à travailler ensemble sur la réduction des inégalités dès l’enfance. Alors que les réunions des groupes de travail ne sont pas achevées, que les rencontres territoriales se poursuivent et que le rapport qu’il doit remettre au Président de la République n’est pas encore finalisé, Olivier Noblecourt a accepté de nous livrer quelques-unes de ses convictions et orientations. Sans langue de bois mais avec toute la retenue qu’exigent ses nouvelles responsabilités.
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Olivier Noblecourt, délégué interministériel à la prévention et à la lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes
La prévention, l’investissement social. « La prévention commence dès la petite enfance, c’est une évidence. C’est fondamental parce que c’est le moment où se structurent les premières inégalités. Et les premières inégalités sont les plus difficiles à combler. Tout ne se joue pas avant trois ans. Attention au déterminisme : il faut séparer la réalité des personnes et des statistiques et se méfier des raccourcis. Néanmoins, on sait par la science et les études sociologiques qu’il y a déjà des écarts énormes dès l’âge de trois ans, notamment au niveau du langage, et que le temps scolaire ne parvient pas à les réduire de façon performante à lui seul. Donc il faut commencer en amont de l’école maternelle. »

Un continuum éducatif 0-6 ans. « Le Ministre de l’Éducation Nationale s’est prononcé pour une continuité éducative entre l’accueil préscolaire et l’école maternelle. C’est effectivement une nécessité, un enjeu important. Car les acquis, les bénéfices d’un programme peuvent se perdre très vite. Je pense à un continuum pédagogique mais pas de gestion, c’est pourquoi je ne suis pas favorable à un système intégré 0-6 ans. »

La préscolarisation à deux ans. « C’est une option intéressante dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités des enfants. Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Education Nationale, a confié une mission à Boris Cyrulnik et prépare des Assises de la Maternelle. Je pense que c’est important pour améliorer sans cesse son ambition pédagogique. Ce qui d’ailleurs a été déjà fait avec l’instauration de nouveaux programmes en 2015. »

Universalité des modes d’accueil. « Ma conviction, c’est que les modes d’accueil doivent être les plus universels possibles : couvrir mieux les territoires, concerner toutes les familles et les enfants. Je ne veux pas opposer les publics, ni les modes d’accueil, ni les gestionnaires. On a besoin de tous. Ce qui m’importe, c’est de mobiliser tous les acteurs autour d’objectifs et d’enjeux partagés. Ensuite aux différents acteurs d’agir et d’avancer selon leurs méthodes et leurs points de vue pour les atteindre. Je pense, même s’il n’y a pas encore de consensus sur les moyens, qu’aujourd’hui il y a un consensus sur les finalités, telles une plus grande mixité sociale en crèche et la lutte contre les inégalités. »

Qualité pédagogique des modes d’accueil. « Il ne faut pas opposer les méthodes ou les programmes. Le but n’est pas de diffuser des méthodes obligatoires standardisées. En revanche rien n’empêche de lancer des programmes expérimentaux et de les évaluer. A l’époque du premier rapport Terra Nova que j’ai piloté, on a voulu lancer un débat public. C’est vrai j’étais dans une posture d’élu, plus militante, et je voulais porter avec d’autres les sujets de la petite enfance, de la mixité sociale et de la lutte contre les inégalités. Pour moi il n’y a jamais eu de polémique. Il ne s’agit pas d’opposer une méthode à une autre ou au développement global de l’enfant prôné par le rapport Giampino. Je suis d’ailleurs favorable à l’élaboration de référentiels qui aillent encore plus loin que le texte-cadre de l’accueil du jeune enfant. Mais c’est plutôt un sujet à faire porter par le HCFEA (Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Age). Il a la légitimité pour réaffirmer la nécessaire prise en compte du développement global de l’enfant et pour développer une culture partagée ayant un impact sur la formation initiale et continue. »

Accueil individuel et accueil collectif. « Il ne s’agit pas d’opposer les modes d’accueil. En revanche, je suis convaincu, pour avoir mené ces politiques,  que pour les familles précaires la question essentielle n’est pas de faire garder leurs enfants. Il y a des solidarités de voisinage souvent fortes. Le vrai sujet c’est le développement de l’enfant. Et toutes les études le prouvent, oui les bénéfices de l’accueil collectif sur le développement de l’enfant sont supérieurs en général, et en particulier pour les familles précaires, à ceux d’un mode d’accueil individuel. Donc je pense que pour réduire les écarts constatés entre les enfants selon leur environnement familial et social, les crèches sont une bonne option, sans oublier évidemment l’impact des dispositifs proposant du collectif en RAM ou en MAM. Les familles défavorisées sont évidemment sensibles, comme toutes les familles, à cet argument « que c’est bon pour leur enfant ». C’est probablement par cette approche que l’on peut lutter contre le non-recours des familles précaires à un mode d’accueil formel. »

Le coût des modes d’accueil, leur financement, la PSU (Prestation de Service Unique). « Il faut une meilleure maîtrise des coûts, c’est une évidence. Mais aussi redonner envie aux communes d’investir dans la petite enfance. La PSU fait partie de nos échanges avec la Cnaf. C’est un système auquel je suis attaché car il assure la solvabilisation des familles pour les gestionnaires. Et probablement faut-il réfléchir à des modalités complémentaires qui permettent d’améliorer la mixité sociale. La question centrale me semble celle de l’engagement des mairies : il faut travailler sur l’évolution des coûts, le reste à charge des communes, leur donner une visibilité sur leur financement et sa pérennité. »

Assouplissement des normes. « Oui certaines normes peuvent être assouplies. Mais pas celles qui touchent à l’encadrement des enfants. En ce qui concerne les modes d’accueil et l’accompagnement des familles, on peut réfléchir à une réaffirmation des missions essentielles de la PMI. Mais, par exemple, est-ce son rôle premier de contrôler ? »

L’importance des territoires. « D’une façon générale, il est nécessaire de créer une palette de solutions que les acteurs locaux pourront utiliser en fonction de ce qui leur semble cohérent. Ces solutions recouvrent l’accueil individuel, l’accueil collectif, les gestionnaires privés, publics, associatifs, etc. L’écosystème famille-enfance se construit à l’échelle d’un territoire. Il faut donner les moyens aux territoires de piloter cette politique. Je tiens à cette efficacité liée à la proximité. »

Le poids de sa Mission sur la COG (Convention d’Objectifs et de Gestion). « Bien sûr j’ai des discussions avec la Cnaf et j’ai pu échanger récemment avec son conseil d’administration. Pour le reste, c’est à l’issue du processus d’élaboration que nous verrons comment nous avons réussi à converger. J’ai le sentiment que nous avons des objectifs partagés. »
Article rédigé par : Propos recueillis par Armelle Bérard-Bergery et Catherine Lelièvre
Publié le 22 février 2018
Mis à jour le 22 février 2018