Accueillir la petite enfance : le vécu des professionnels

Sous la direction de Pierre Moisset
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Accueillir la petite enfance : le vécu des professionnels
Donnez la parole aux professionnels et ils s’en emparent avec gourmandise ! Il s’agit au départ d’une recherche collaborative initiée avec le réseau Devenir d’Enfance. Un questionnaire conçu par Pierre Moisset, sociologue-consultant spécialisé en petite enfance, (et chroniqueur des Pros de la Petite Enfance) interrogeant les professionnels de la petite enfance sur leur vécu, l’impact des politiques publiques sur leur quotidien de pros de l’accueil du jeune enfant. On était en 2014, juste après les nouvelles règles de la PSU, cette fameuse Prestation de Service Unique considérée par beaucoup comme un poison empêchant les établissements d’accueil de tourner rond, et les professionnels d’exercer sereinement et respectueusement leur métier. Pour autant le questionnaire adoptait un part pris : aucune question frontale sur la PSU.

1800 assistantes maternelles et 900 crèches ont répondu. Et pourtant il était long, fastidieux et astreignant ce questionnaire, c’est dire si les professionnels ont envie et besoin de prendre la parole pour peu qu’on leur en donne l’occasion.
Devant la richesse de leurs réponses, Pierre Moisset a décidé d’en faire un livre et il a eu raison. Pour concevoir un ouvrage qui ne soit pas qu’un livre-miroir mais aussi prospectif et ouvert sur l’international, il s’est adjoint la collaboration de spécialistes qui chacun de leur point de vue apporte un éclairage différent et complémentaire aux ressentis des professionnels exprimés via le questionnaire.

Les réponses obtenues étaient non seulement riches mais certaines, étonnantes car à contre-courant, en tout cas comme le précise l’auteur « contre-intuitives ». Des exemples ? Le stress des professionnels était plus important dans les grosses structures dont on pouvait supposer qu’elles disposaient d’un personnel suffisant et donc  fonctionnaient moins à flux tendu que celles de plus petite taille ; les nouvelles modalités de la PSU avaient tendance à renforcer l’intérêt au travail des professionnels. Pourquoi ? « Parce que ces arrivées chiffrées, ces temps d’accueil morcelés, ces fréquentations de la crèche à temps partiel, cela demandait aux pros de donner du sens à leur travail. Et finalement les sortait du côté routinier des accueils à temps plein » explique Pierre Moisset. Ce que confirme mais nuance Marie Hélène Hurtig dans son chapitre intitulé « la PSU 2014, des effets paradoxaux et un risque de perte de sens ? ». Une analyse plus détachée des résultats du questionnaire, mais nourrie de témoignages et rencontres. « C’est vrai dit-elle, on a l’impression que les pros sont fatigués, que leur travail est très intense voire trop intense (pas de temps creux où elles pourraient souffler) mais qu’en même temps il est très motivant et qu’il a de l’intérêt et du sens. Et paradoxalement la PSU a effectivement renforcé cela. En revanche, elle a largement contribué à la perte de la qualité des relations aux parents. » Des « transmissions tarifées » comme les appelle. Et du côté des enfants ? « Cela interroge forcément l’organisation de la structure. Cela peut être un plus s’il y a une vraie réflexion d’équipe autour de l’accueil des enfants » concède-t-elle.

Autre constat de l’enquête, globalement les assistantes maternelles sont des pros plus heureuses.  C’est ce que développe Pierre Moisset dans son chapitre intitulé : « Être assistant maternel : motivations et vécus ». Leur isolement est compensé par une grande autonomie de cadre et d’action. « Elles ont aussi plus d’initiatives donc plus de sens au travail » analyse Pierre Moisset qui note aussi : « une différence générationnelle. Les anciennes assistantes maternelles le sont pour des raisons plutôt familiales et les nouvelles assistantes maternelles ont des motivations professionnelles pures. Et sont donc plus heureuses. Le bonheur avec les jeunes enfants est une motivation professionnelle. »

Le livre est donc structuré autour de cinq grandes parties*composées chacune de plusieurs chapitres qui permettent de réellement faire le tour de la question. Impossible et inutile de résumer toutes les contributions et nous vous invitons réellement à vous procurer ce livre et à vous y plonger car il donne une très juste photographie de ce que sont les modes d’accueil aujourd’hui. Et surtout met bien évidence ce qui est au cœur des politiques publiques (la qualité de l’accueil par exemple, la formation des professionnels, la professionnalisation) et ce qui est au cœur de la vie  des professionnels (les effets de la  PSU, le malaise des auxiliaires de puériculture, les conditions de travail). Il interroge aussi sur les motivations et compétences de ces professionnels.  Des compétences relationnelles, réflexives et organisationnelles (à lire à ce sujet le chapitre intitulé « Les compétences professionnelles au cœur des métiers de l’accueil de l’enfance ») qui n’ont rien avoir avec des supposées qualités « féminines ».  Il ne laisse aucun mode d’accueil donc aucun professionnel de côté. Ainsi un chapitre entier signé Sophie Bressé, chargé de mission à la FEPEM évoque « L’urgence d’investir dans une politique de la professionnalisation des gardes d’enfants à domicile ». C’est tout cela qui fait de cet  « Accueillir la petite enfance » un ouvrage de référence.

Et surtout derrière la somme de toutes ces analyses par petites bribes, en filigrane on voit poindre ce qu’est ou pourrait être ce qu’on appelle un accueil de qualité, les bonnes questions à se poser et les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. La qualité de l’accueil, l’un des sujets de prédilection du sociologue et un sujet ô combien d’actualité ! Pour preuve le récent rapport du Conseil de l’enfance et de l’adolescence du HCFEA.

Un livre donc à avoir dans sa bibliothèque de pro et à consulter aussi souvent que possible. Une excellente synthèse entre les enquêtes, la recherche, les études et les témoignages. Une synthèse  à la lecture très accessible qui parle de vous et de l'avenir de vos métiers. Et finalement le seul reproche que l'on pourrait faire à cet ouvrage c'est son tître ! Car il va bien au delà du simple "vécu des professionnels".

* Devenir professionnel de l'accueil de la petite enfance; Les évolutions du travail d'accueil de la petite enfanec; Professionnaliserles professionneles de l'acceuil de la petite enfance;Les effets de l'accueil de la petite enfance; Empwerment et démarches participatives dans l'accueil de la petite enfance
 
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Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Publié le 11 mai 2019
Mis à jour le 13 mai 2019