Mixité professionnelle dans la Petite Enfance : tout reste à faire

Petite enfance : cherche hommes désespérément !

Le "sexe fort"ne représente pas  plus de 1 % des effectifs des professionnels des lieux d’accueil pour jeunes enfants. La faute à des stéréotypes tenaces, de part et d’autre, mais aussi à un manque de volontarisme politique pour revaloriser ces métiers. Enquête.
Homme et petite enfance
Malgré la loi sur la parité Homme-Femme du 4 août 2014, le secteur de la petite enfance reste essentiellement féminin. Des métiers pourtant ouverts aux hommes depuis 1973 pour les éducateurs de jeunes enfants (EJE) et depuis 1983 pour l’ensemble des professions de la petite enfance (puériculteurs, auxiliaires de puériculture, assistants maternels, animateurs, professeurs des écoles en maternelle et agents spécialisés des écoles maternelles - ATSEM). Selon le dernier rapport du Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective, les hommes représentent entre 1,3 % et 1,5 % des effectifs du secteur, et 3 % dans les structures collectives (lieux d'accueil de jeunes enfants – EAJE - et écoles maternelles). Une situation encore plus déséquilibrée du côté des assistantes maternelles, des femmes pour 99,5% d’entre elles en 2011. A noter que le nombre de représentants masculins augmente à mesure que l’on grimpe dans l’échelle de l’éducation : ils sont 7% dans les écoles maternelles et 28% dans les écoles primaires.

Immobilisme politique
La situation est d’abord imputable à un manque persistant de volonté et de coordination politique, au-delà de déclarations volontaristes déjà anciennes : dès 2000, le Ministère délégué à la Famille proposait un décret fixant un objectif de 10% d’hommes dans les formations aux métiers de la petite enfance dans les cinq ans. Texte qui n’a jamais vu le jour... La question est remise sur la table dans un rapport de l’IGAS (Inspection générale des Affaires sociales) de décembre 2012. Son auteure, Brigitte Grésy, préconise une action au niveau national sur ce thème, notamment via la création d’une « Commission nationale de promotion de l’emploi masculin dans la prise en charge de la petite enfance », sur le modèle allemand. Même requête en 2014, du Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective (CGSP), puis dans la loi du 4 août 2014… Las ! Deux ans plus tard, l’immobilisme semble toujours de mise. « En cause notamment, le morcellement persistant du secteur petite enfance au sein de plusieurs tutelles (NDRL : Famille, Santé et Education nationale), qui empêche toute instance nationale de pilotage », regrette Nicolas Murcier, secrétaire de l'Association pour la Mixité et l’Egalité dans la Petite Enfance (AMEPE).

 Mixité professionnelle : des stéréotypes persistants.
Les réticences à occuper ces postes sont aussi le fait des hommes eux-mêmes. En cause : la « double disqualification » évoquée par le rapport de l’IGAS. Disqualification économique d’une part, avec des professions peu valorisées, à faible niveau de qualification, et des salaires bas. Disqualification identitaire, d’autre part : la forte majorité de femmes dans le secteur, jointe aux nombreux stéréotypes et jugements qui s’attachent aux hommes ayant choisi ces métiers (manque de virilité, d’ambition, voire suspicion de prédation sexuelle), sont bien souvent de nature dissuasive pour les rares candidats… « On voit même des étudiants qui abandonnent en cours de formation, parce que devant se justifier en permanence de leur choix et/ou parce que souffrant d’une autonomie au travail limitée : beaucoup de structures s’interdisent de laisser un homme seul avec un enfant… » pointe Nicolas Murcier.
C’est sans doute pour ces raisons qu’une part importante de professionnels masculins est issue d’une réorientation à 35-40 ans. « Ces métiers semblent devenir plus accessibles avec la maturité, l’expérience personnelle (le fait de devenir parent) et professionnelle (un désenchantement vis-à-vis du métier précédent), note Gaëlle Ginot, chargée de mission à l'Association des Collectifs Enfants Parents Professionnels (Acepp) Rhône, qui mène depuis 2012 une réflexion approfondie sur la question. Cette reconversion va d’ailleurs souvent de pair avec un projet très réfléchi, très structuré. »

Une non-mixité préjudiciable.
Des arrivées dans ces métiers généralement bien – voire très bien accueillies -  par les personnels et par les familles. Toutes les études montrent en effet qu’une majorité de parents sont favorables à la mixité dans les structures petite enfance. La prise de conscience est croissante de l’aberration du système actuel. D’abord, parce que le manque à gagner en professionnels engendré par cette quasi-absence des hommes est d’autant plus dommageable que le secteur demeure en tension sur le plan de l’emploi. S’y conjuguent en effet les besoins nés des nombreux départs à la retraite de la génération du baby-boom et de la natalité toujours élevée.
Mais c’est là le moindre des nombreux atouts qu’offrirait l’évolution vers une plus grande mixité. « Celle-ci serait bénéfique à la construction de l’identité des enfants - la présence d’hommes peut encourager à réfléchir sur l’égalité filles-garçons et à concevoir une autre éducation, plus égalitaire et moins stéréotypée - , à l’implication des pères (notamment en crèches), à l’enrichissement des échanges de travail et de la construction des projets au sein des équipes, et, au final, à la revalorisation globale des métiers de la petite enfance », énumère Nicolas Murcier.

Mixité professionnelle : sensibiliser, accompagner et revaloriser
Quelles pistes pour qu’enfin les choses bougent ? Dans son rapport de 2012, l'IGAS proposait une action partenariale fondée sur des expérimentations en crèches et auprès des parents, un effort mis sur la recherche en ce domaine, sur les formations des professionnel (le) s de la petite enfance, mais aussi sur des « contrats de progrès » avec les médias et le secteur des jouets, des vêtements et des livres. Le CGSP, lui, préconisait de « fixer un objectif incitatif de progression des effectifs masculins en formation à l’horizon de 5 ans ; sensibiliser les conseillers du service public de l’emploi et des missions locales à un accompagnement des hommes vers les métiers de la petite enfance ; appuyer cette démarche par une campagne de promotion ciblée sur les hommes en parcours de réorientation/reconversion/réinsertion professionnelle ; élaborer une ingénierie de formation adaptée ».
Revalorisation et professionnalisation des métiers, notamment via une refonte des diplômes, et meilleure coordination entre les trois ministères de tutelle, sont également des pistes retenues par le récent rapport Giampino. Et envers lesquelles les pouvoirs publics se disent très attentifs. « Cette question de la mixité fait partie de nos priorités pour les prochains mois », assure Jean-François Meira, conseiller Accueil du Jeune Enfant au sein du cabinet de Laurence Rossignol. Un groupe de travail devrait être réuni d’ici cette fin d’année, sous l’égide du Ministère  et avec le concours de l'AMEPE, afin de préparer des propositions en vue de la prochaine Journée nationale des métiers de la petite enfance, fin janvier-début-février 2017. Par contre, aucun chiffrage n’est à ce jour prévu en faveur d’une revalorisation de ces professions, notamment sur le plan salarial.

Lire aussi l'interview de Mike Marchal , président de l'AMEPE

Pour aller plus loin

La loi  sur la parité homme / femme de 2014
Rapport du Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective
Rapport de l'IGAS
https://www.facebook.com/Ouiti-pour-légalité-ACEPP-Rhône-1586040724966956/

 

La mixité dans le secteur Petite enfance : un enjeu qui dépasse nos frontières…

L’AMEPE fait partie de Men In Childcare, un réseau international comptant des ramifications dans 6 autres pays européens (Belgique, Ecosse, Norvège, Pologne, Allemagne, Hongrie, Espagne, Danemark), ainsi qu’aux Etats-Unis et en Nouvelle-Zélande. Toutefois, de nombreux progrès restent à faire dans l’Hexagone en matière de mixité par rapport à la plupart de ses voisins. Au sein des autres membres du réseau (notamment d’Europe du Nord), forte mobilisation des pouvoirs publics, communication ciblée, revalorisation salariale et mise en place de formations adaptées ont permis de faire grimper le pourcentage d’hommes dans ces professions aux alentours de 10%...

En savoir plus : http://www.meninchildcare.com/

 

Article rédigé par : Catherine Piraud-Rouet
Modifié le 13 novembre 2017