Recrutement en EAJE : un énorme hiatus entre l’offre et la demande

Nous avons conçu deux questionnaires. L’un pour les gestionnaires-recruteurs, l’autre pour les professionnels de la petite enfance. En trois semaines, nous avons recueilli près de 180 réponses de recruteurs et 1 230 réponses de professionnels. C’est à partir de toutes ces réponses et des verbatim les accompagnant que nous avons dressé cet état des lieux. Le constat est préoccupant car il montre clairement une pénurie de professionnels de l'accueil du jeune enfant, alors même que les besoins sont importants.
Les gestionnaires d’EAJE vivent une vraie crise de recrutement
Il y a un énorme écart entre l’offre et la demande. Et les chiffres sont sans appel. 90,4% des gestionnaires d’EAJE rencontrent des difficultés de recrutement. Et tous sont à peu près logés à la même enseigne car les écarts constatés (91,8%pour les gestionnaires privés et 87,1% pour les gestionnaires associatifs) ne sont pas significatifs. En revanche, on met plus de temps à recruter dans le public que dans le secteur privé lucratif ou associatif ((entre 3 et 6 mois voire plus vs un mois environ). Ce qui s’explique probablement par la complexité des procédures liées à un statut de fonctionnaire et parfois peut-être, pour certaines collectivités territoriales, par des salaires moins attractifs.
Côté type de structures d’accueil, on peut noter que les micro-crèches mettent plus de temps à recruter que les crèches ou les multi-accueil.

Auxiliaires de puériculture et éducateurs de jeunes enfants  : une denrée rare !
Sur quels types de profils les gestionnaires peinent-ils à recruter ? En priorité sur les auxiliaires de puériculture (74,1%) suivies de près par les éducateurs de jeunes enfants (70,1%). Ce sont les deux métiers les plus opérationnels du secteur. Des métiers-clefs pour les EAJE. Ils font partie, selon le décret de 2010, des personnels diplômés (des fameux 40%) autorisés par exemple à faire les ouvertures et fermetures de crèches.




Les auxiliaires de puériculture constituent la principale difficulté de recrutement pour les EAJE
. Pas facile de les recruter notamment à Paris et dans les grandes villes où le logement est coûteux, car si elles sont indispensables, elles ne bénéficient pas de salaires très élevés. .Exclusivement sur le terrain et notamment réglementairement non interchangeables avec des titulaires de CAP AEPE  et autres diplômes de catégorie 2, elles sont donc indispensables. Ce que souligne (et regrette) d’ailleurs la Fédération Française des Entreprises de crèche (FFEC), dont le président Damien Tondelli explique : « Parfois, juste pour être conforme au décret de 2010, nous recrutons plus un diplôme que la personne qui correspondrait au poste. Certains non diplômés, titulaires par exemple du CAP AEPE, grâce à leur expérience, se débrouillent mieux qu’une auxiliaire de puériculture fraîchement diplômée. Le décret est très contraignant. » Édouard Carle, co-président du groupe Babilou et vice-président de la FFEC renchérit : « Il faut deux personnes en ouverture et fermeture de structure, dont une de catégorie 1 (ndlr: si l'établissemnt accueille plus de 20 enfants). Cela veut dire que quand on recrute un CAP AEPE, il faut parallèlement recruter une personnel de catégorie 1 (ndlr auxiliaire de puériculture, EJE, puéricultrice, etc.). »

Quant aux EJE, ils ont une double casquette, à la fois professionnels de terrain auprès des enfants, garants du projet pédagogique et de l’animation d’équipe, et éligibles à des postes de direction après trois ans d’expérience. Des directeurs d’EAJE à moindre coût puisque moins bien rémunérés que les infirmières puéricultrices occupant le même poste. Et si seulement 55,6% des gestionnaires rencontrent des difficultés à recruter sur des postes de direction, c’est surtout le cas pour les EJE (46%) et moins pour les infirmières-puéricultrices (32,6%).

Les EJE sont recherchés aussi par les micro-crèches, qui ont besoin de ces professionnels pour être référents techniques de leurs structures, mais « qui n’ont pas forcément la possibilité d’octroyer les salaires attendus », regrette Nadia Hebhili, gestionnaire de micro-crèches à Marseille, vice-présidente de la Fédération Française des entreprises de micro-crèches (Femic).
Les micro-crèches sont dans une situation différente des autres EAJE. Elle peinent à recruter des titulaires de CAP AEPE ( catégorie 2) qui constituent la majorité de leurs effectifs. « Des CAP on en trouve note Nadia Hebhili, mais trouver des CAP motivés c'est beaucoup plus difficile d'autant que le salaire de départ est au SMIC ». Il faut ajouer à cela, que les gestionnaires hésitent à recruter des débutants : soit que la PMI leur interdise, soit qu'ils considérent que ce serait trop lourd pour l'équipe car en micro-crèche chaque salarié a des responsabilités.

En cause : le salaire et la pénurie de diplômés


Les gestionnaires sont unanimes sur les raisons de ces difficultés. Tous citent en priorité : la pénurie de diplômés (66,3%) et le salaire (60,1%). La pénurie de diplômés concernant surtout les AP tandis que le salaire, les conditions de travail - l’attractivité du poste en quelque sorte - concernent plutôt les EJE. (Voir : Pénurie de diplômés : les formations et les évolutions  de carrière en question).
Et d’ailleurs, les gestionnaires ayant répondu à notre questionnaire l’expriment sans détour quand on leur demande ce qu’il faudrait faire pour pallier les difficultés de recrutement.

« Revoir les grilles salariales. Rendre le décret plus souple notamment pour les infirmiers sur les crèches entre 20 et 40 berceaux. »
« Un seuil à moins de 40% de taux de diplômés sur les structures, revalorisation des salaires, possibilité d’évolution de carrière. »

« Nos difficultés de recrutement sont essentiellement liées à la pénurie de diplômés, il faudrait plus de diplômés. Mais nous rencontrons aussi un grand nombre de candidats qui ne conviennent pas. La qualité de la formation est à revoir. »
« Augmenter la grille indemnitaire de la fonction publique et les salaires dans le privé. »
«La vraie  difficulté de recrutement est de trouver parmi les nombreuses candidatures des professionnel(le)s correctement formé(e)s, motivé(e)s ayant envie de progresser. »


Des avis corroborés par les professionnels eux-mêmes !

« Les salaires sont bien trop bas pour les responsabilités quotidiennes importantes. J’envisage de me reconvertir car je suis fatiguée physiquement et surtout lasse des conditions de travail mauvaises et du travail de mauvaise qualité que ça engendre. (…) J’aime mon métier mais pas dans n’importe quelles conditions. »
«Aucune reconnaissance des EJE, salaires bas. En fonction publique, on passe catégorie A mais on perd des échelons. Les jeunes rentrent presque au même niveau, tant mieux pour elles mais pas très valorisant pour nous. 
»


Pour la FFEC, la solution est bien sûr dans la formation de plus de professionnels, dans la possibilité de faire monter en compétences des professionnels de catégorie 2 (voir notre article : Pénurie de professionnels : les formations  et évolutions de carrière en question) mais aussi dans l’ouverture à de nouveaux diplômes. Damien Tondelli insiste : « Pourquoi ne pas ouvrir certains postes de direction à des managers, pourquoi ne pas reconnaitre d’autres diplômes ou certifications ? » « En France nous n’avons pas de droit de recourir à des diplômes européens, regrette pour sa part Édouard Carle. Ce sont pourtant de bons diplômes, et assez rares sont les PMI qui acceptent des dérogations. »

Moins de 20% de professionnels peinent à trouver un emploi
A contrario, seuls 19,6% professionnels déclarent avoir eu quelques difficultés à trouver un emploi. C’est dire le hiatus existant entre l’offre et la demande. Évidemment, cela concerne plutôt les professionnels les moins diplômés donc les titulaires d’un CAP AEPE (ils sont 29,5% dans ce cas) et parmi eux, les professionnels les plus jeunes. Quand on leur demande les types de difficultés rencontrées, arrivent en tête : le manque d’expérience, le type de contrat proposé (beaucoup de CDD pour peu de CDI) et la région demandée (les disparités régionales sont importantes et différentes selon les métiers).

« On me proposait seulement des remplacements car avec le CAP, il y a très peu de CDI. »,
« Le poste proposé était un poste de référente technique, il m’a été refusé pour manque d’expérience selon les exigences de la PMI. »
« On m’a reproché mon manque d’expérience après le diplôme. »
« Sans expérience, aucune crèche ne voulait de moi. »
« Je me suis heurtée à l’exigence de 2 ans d’expérience que je n’avais pas dans le domaine de la petite enfance. »…

Il est vrai que dans certaines villes ou régions, c’est par exemple le cas à Marseille, la PMI par exemple exige que les titulaires de CAP AEPE  embauchés pour travailler en micro-crèche aient au moins deux ans d’expérience professionnelle. Idem pour les EJE-référents techniques.

A l’autre extrême, les infirmières-puéricultrices (23%) disent elles aussi rencontrer certaines difficultés. Ce qui est logique puisqu’elles occupent exclusivement dans les structures d’accueil de jeunes enfants des postes de direction ou de direction adjointe. Double peine pour elles : moins de postes de direction que de postes de terrain, et mise en concurrence avec des EJE qui, à postes équivalents, ont des salaires moins élevés. Depuis que les modes de garde sont devenus modes d’accueil et sont sortis de leur hygiénisme d’origine et que les crèches sont moins souvent de très gros établissements de 60 à 100 berceaux, les puéricultrices ne sont plus les professionnelles les plus recherchées dans les structures d’accueil, leur diplôme étant jugé moins spécifique que celui d’EJE. Sauf sans doute dans les crèches municipales encore axées sur les préoccupations sanitaires - qui recherchent systématiquement des puéricultrices en direction. Ce que résume parfaitement ce témoignage.

« Les postes d’infirmière puéricultrice ne courent pas les rues, en tout cas moins qu’il y a une dizaine d’années… Les recruteurs veulent de l’expérience dans certains domaines (encadrement d’équipe par exemple) et ne tiennent pas compte du reste de l'’expérience. Ou alors l’expérience c’est bien mais ça coûte cher, donc on va choisir quelqu’un avec moins d’expérience ou moins de diplôme… ».


Les salariés peuvent donc choisir
Évidemment, vu le déséquilibre entre l’offre et la demande, les salariés eux (pas forcément les moins diplômés et pas dans toutes les régions) peuvent choisir. Et ils ont leurs exigences. Qu’est-ce qui motive leur choix ? La proximité avec leur domicile (60,21%), puis le projet pédagogique (45,8%) et ensuite seulement le salaire (44%). Même s'il est à noter que le 1,8% d'écart  entre ces deux dernières raisons n'est pas statistiquement significatif.


La proximité avec le domicile est une évidence, d’autant que les pros ayant répondu à notre enquête sont majoritairement des femmes de moins de 40 ans, et donc pour la plupart mères d’enfants relativement jeunes. Les horaires, les transports rentrent en ligne de compte. Car les professionnelles choisissent en priorité des établissements à proximité de leur domicile. Et bien souvent habitent en petite ou grande banlieue. « On le voit bien, note Anne Cunnaud, responsable RH de Crescendo (groupe SOS), les crèches proches des moyens de transports recrutent plus facilement que celles loin des gares ».

Le projet pédagogique devance de presque 2% le salaire. Cela s’explique peut-être par la surreprésentation dans nos répondants des EJE mais pas que … cela montre que les professionnels de l’accueil du jeune enfant ont choisi un métier de sens, qu’elles l’aiment et qu’elles ont à cœur de l’exercer selon leurs convictions et sensibilités. Sans parler de vocation, on peut en déduire que ce n’est pas un choix de métier par défaut.

Enfin, assez logiquement, le salaire arrive dans le trio de tête des motivations. Ce qui est compréhensible et d’autant plus que le secteur n’offre pas des grilles salariales attractives. Les métiers de la petite enfance sont peu (pas assez) reconnus et valorisés dans la société et donc peu rémunérateurs. Ce qu’admet volontiers et regrette Édouard Carle, lui qui souligne régulièrement « le manque d’attractivité et de reconnaissance des métiers de la petite enfance. » Les gestionnaires en ont conscience mais ont des équilibres budgétaires à préserver. C’est pour tenir compte de ces difficultés notamment qu’en janvier 2018, la FFEC a adhéré à la convention collective des  entreprises de services à la personne qui prévoit notamment qu’aucun salarié ne puisse être payé au SMIC (le minima étant le SMIC horaire +5 centimes).

Recruteurs et recrutés, pas toujours en phase

Pour les recruteurs, la question essentielle est : comment recruter ? La concurrence est rude, le turn over dans les établissements important (voir notre article sur le sujet).  Ils tentent de mettre en avant leurs spécificités et innovations pédagogiques, leur projet d’établissement les avantages qu’ils consentent à leurs salariés, les formations qu’ils leur proposent. Cela ne suffit pas. Des petites annonces sur leur site internet interne (17,4%) aux réseaux sociaux (19,1%), en passant par des job dating spécifiques à leur réseau (5%), peu s’orientent vers les sites d’emploi (11,8%). Alors même que c’est sur ces sites que les pros postulent et trouvent leur emploi (52,5%), quand ce n’est pas par simple cooptation (40%). Cherchez l’erreur !

Merci à Pierre Moisset, sociologue pour son aide dans le recodage et l'interprétation des réponses aux questionnaires.

Le profil des répondants à l'enquête

 178 recruteurs (gestionnaires) dont :
• 48,9% représentant des multi-accueil
• 12,9% des crèches
• 36% des micro crèches
Et
• 55,1% réprésentant des EAJE privés
• 27, 5% des EAJE publics
• 17,4% des EAJE associatifs


1 223 professionnels de la petite enfance



• 17,4% exercent une fonction de direction
• 12,7% une fonction de direction adjointe
• 69,9% étant des professionnels de terrain




Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Publié le 28 avril 2019
Mis à jour le 20 mai 2019