Des caméléons de la communication avec les parents. Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

parent laissant son enfant à la crèche
Dans les années 1990-2000, les modes de garde sont devenus des établissements d’accueil du jeune enfant. Avec la notion d’accueil, les parents ont pu prendre une place qu’ils n’avaient pas dans la garde. Ils ont pu être accueillis à la crèche.

Les portes se sont ouvertes et une place leur a été donnée. Laquelle ? En fait celle que les professionnels ont souhaitée, une place bien codifiée et bien organisée afin qu’aucun débordement parental ne vienne gêner leur travail. Une succession de protocoles et de pratiques justifiées par la sécurité, l’hygiène ou le risque de perturbation des enfants. Des sur-chaussures pour l’hygiène et aussi pour marquer la situation de « passage » des parents. Une obligation de « période d’adaptation » planifiée par les professionnels pour ne pas traumatiser les enfants et aussi pour contrôler leur procédure d’entrée à la crèche. Des transmissions orales et écrites pour passer le flambeau dans un sens et dans un autre, et aussi mettre de la distance entre les parents et les professionnels, sorte de guichet virtuel.

Et parfois aussi des horaires d’arrivées et de départs obligatoires, des comptoirs et des barrières derrière lesquels les parents restent, des professionnels gênés par la présence parentale trop longue ou à l’inverse trop rapide, lorsqu’ils n’écoutent pas les fameuses « transmissions », des parents qui attendent dans l’entrée la fin de telle ou telle activité ou du goûter pour ne pas perturber les enfants, des parents qui ne peuvent pas aller chercher leur enfant dans la chambre car il y a d’autres enfants, etc.
Sans oublier qu’ils ne savent pas où se tenir. Pas de chaises ni de fauteuils adultes. Il n’y a souvent pas de place réelle faite aux parents. Il convient qu’ils ne restent pas à la crèche, faite pour les enfants et non pour eux. « Et de toutes façons, les parents n’ont pas le temps, …» vous disent les professionnels !

Comment leur permettre de conserver leur place à la crèche dans ces conditions ? En assouplissant le fonctionnement pédagogique des crèches.

Par exemple, celui concernant les transmissions1. Cela correspond à cette pratique professionnelle qui consiste à noter le déroulement de la journée de crèche de chaque enfant afin de pouvoir la restituer le plus fidèlement possible aux parents lorsqu’ils retrouvent leur enfant. Ainsi le terme de « transmissions » désigne non seulement les informations transmises entre les membres du personnel de la crèche, mais aussi et surtout celles qui sont demandées à l’arrivée des enfants et celles données à leur départ. Ces écrits sont affligeants de pauvreté et de stéréotypies basées sur les besoins primaires des jeunes enfants. En effet ces protocoles ciblent l’alimentation, l’élimination (ce qui entre et ce qui sort du corps de l’enfant) et le sommeil comme éléments premiers, si ce n’est exclusifs, à demander et à donner aux parents. Ce choix professionnel réduit l’image des missions de la crèche à sa seule facette sanitaire de suivi physiologique et donne aux professionnels le rôle de surveiller le bon fonctionnement des corps, alors qu’il est bien plus étendu et complexe que cela.

Or, il est évident que tout enfant en bonne santé va manger, dormir, éliminer tout au long de sa journée, qu’il soit à la crèche ou non. Pourquoi recommencer chaque jour à pointer ce qui de fait ne peut être autrement, et demeurer dans une sorte de routine rassurante ou agaçante selon les parents ? Sans doute parce que ces faits sont faciles à remarquer et à quantifier, alors que les comportements interactifs, les émotions, les expériences, les relations et autres aventures des jeunes enfants le sont bien moins. En effet, s’il est aisé de mettre une croix (ou plusieurs selon la quantité !) dans la case « selles » lorsque l’enfant en a une, il est plus difficile pour les professionnels de décrire ce que l’enfant apprend en alignant des gommettes sur un bord de table. Peu de professionnels le savent eux-mêmes. Ils ne l’ont pas appris. Comment parler de ce que l’on ne connait pas ?

Certains s’en préoccupent mais signifient juste que l’enfant a « fait gommette », ce qui évidemment ne veut rien dire, mais rassure les nouveaux parents, avant de devenir une autre banalité répétitive sans intérêt. Ce n’est pas seulement l’outil « transmissions » qui ne fonctionne pas, mais le concept qui n’est pas valable car il est creux et présente le désavantage d’enfermer les parents et les professionnels chacun d’un côté de la barrière du guichet virtuel. Issues de la méthodologie des soignants, les transmissions sont des pratiques sanitaires qui ne correspondent plus aux missions éducatives des crèches. Elles sont des obstacles aux échanges avec les parents, ne tiennent pas compte de la spécificité de chaque famille et produisent une image appauvrie du travail des professionnels de crèche.

En pédagogie Itinérance Ludique, la rencontre avec chaque famille est considérée comme une nouvelle aventure à mener ensemble. Sans protocole de transmissions, les professionnels s’adaptent à la demande des parents qui est différée si besoin. Quel est le ou les sujets qui les intéressent le plus ? Veulent-ils savoir ce que l’enfant mange, comment il dort, ses manières d’entrer en contact avec les autres enfants, ses expériences actuelles, ses apprentissages, des anecdotes, etc. ? L’équipe s’arrangera alors pour noter les spécificités qu’ils demandent. Veulent-ils tout savoir ou ne rien connaitre ? Ont-ils du temps pour discuter avec nous ou pas ? Aucun parent n’est stigmatisé par ses réactions ou ses demandes, pas plus celui qui part vite et derrière lequel les professionnels ne sont plus obligés de courir pour faire les « transmissions », que celui qui s’installe et donne son avis.

Les professionnels ne savent pas tout des enfants, mais deviennent des caméléons de la communication avec les parents et prennent la couleur de chacun d’eux. Ils ne dirigent plus les relations, ils les partagent, à égalité avec les parents. Et ceci est profitable pour les enfants qui sentent qu’une entente vraie existe entre les personnes qui s’occupent d’eux. C’est cela qui est important et correspond à un véritable accueil, lorsqu’une vraie place donnée à chacun dans ce lieu crèche, sans barrière ni guichet, mêmes virtuels ou symboliques !


1.Voir « Le lendemain des crèches, Réinventer l’accueil de la petite enfance », Laurence Rameau, Erès 2009, p 107, chapitre « effet pervers d’une empreinte psycho-sanitaire ».
Article rédigé par : Laurence Rameau
Publié le 07 mars 2019
Mis à jour le 08 mars 2019