8 mois de vie masqués et après ? Par Monique Busquet

Psychomotricienne

Il y a déjà 8 mois que le masque est devenu omniprésent dans nos vies : sur nos visages et devant nos bouches, dans nos têtes et préoccupations, dans nos gestes et nos habitudes, dans nos conversations et nos écrits. J’ai hésité à écrire encore une fois sur ce sujet. Nous sommes nombreux à avoir déjà partagé et exprimé nos inquiétudes quant au développement des enfants. Mais à l’heure où l’utilisation du masque est toujours plus généralisée et renforcée, et cela à un âge encore plus jeune, il me paraît essentiel de rester vigilant. Ce port du masque, présenté et espéré comme un outil de résistance à la transmission du « virus », est donc entré aujourd’hui dans les habitudes. Il est en train de devenir « la norme », «le  normal ».

Nous oublions parfois que nous le portons, voire nous avons l’impression qu’il nous manque quelque chose quand nous ne l’avons pas. Il commence à faire partir de « nos habitudes corporelles et sensorielles ». Il peut nous arriver de nous sentir « nus » sans lui, comme lorsque nous sortons sans bijoux, sans maquillage, sans sac ou sans téléphone.  Il devient comme une partie de soi et des autres, intégré dans un nouveau schéma corporel, une nouvelle représentation de nos corps.
Alors si porter un masque commence à sembler presque normal pour nous adultes, qu’en est-il pour les enfants ?  Huit mois de la vie des enfants, c’est considérable ! Toute leur vie pour certains !

Les risques ont déjà été exprimés par nombre des médecins, chercheurs et autres professionnels : difficultés de perception des émotions, modes de relation et communication réduits, difficultés à entrer dans le langage… La question reste entière :  comment ces enfants vont-ils grandir ? Que vont-ils développer comme connaissance d’eux-mêmes, comme relations aux autres ?
Nous savons que « tout fait trace », tout s’imprime en profondeur dans nos cerveaux, psychismes et inconscients. Nous adultes, saurons enlever nos masques, quand ce sera possible.  Nous saurons sans doute retrouver le chemin d’une vitalité spontanée, des modes de relation, de contact et de toucher que nous avons auparavant suffisamment connus.

Mais les plus jeunes : quels effets dans 2 ans, 10 ans, 20 ans de ce qui s’imprime actuellement en eux, dans leurs cellules. Vont-ils par exemple, dessiner des visages sans bouche ?
Alors comment faire ?  Que pouvons-nous faire aujourd’hui pour qu’ils ne trouvent jamais normal de vivre masqués et d’avoir peur de l’autre, peur pour l’autre ? Certes les jeunes enfants voient chez eux leurs parents non masqués (enfin j’espère). Mais en dehors de chez eux, que leur montrer ?
J’en suis parfois à me demander s’il ne serait pas utile d’alterner différents modalités, « masqués en proximité », « sans masque derrière une vitre », voire « par écran interposé », pour raconter des histoires, lire des livres, parler, chanter.  Une idée farfelue. Et pourtant : qu’en pensez-vous ?
Comment pouvons-nous créer des occasions pour que les enfants nous voient suffisamment souvent non masqués ?

De plus en plus de professionnels me racontent des réactions des enfants devant les masques : peurs, pleurs, gestes pour les enlever. Tant mieux que ces enfants réagissent ! J’ai aussi vu des enfants étonnés de me voir avec un masque transparent : serait-ce par ce que j’étais alors la seule dont ils voyaient la bouche ?
Je fais également l’expérience tous les jours d’être en relation avec des stagiaires en formation, sans pouvoir voir leurs mimiques, leurs expressions. Et même au bout de quelques jours, j’ai l’impression de ne pas les connaître.  Je ne les reconnais pas si je les croise sans leur masque.
Le masque a des effets réels sur la relation. J’espère que nous saurons faire en sorte qu’il ne devienne pas une normalité.
 
Article rédigé par : Monique Busquet
Publié le 02 novembre 2020
Mis à jour le 04 décembre 2020