Les jeunes enfants aussi, ont de l’humour !

L’humour, ce n’est pas qu’une histoire d’adultes ! Présent dès les premiers mois de vie de l’enfant, il s’affine et se peaufine tout au long de son développement cognitif et de sa compréhension du monde. On ne rit pas des mêmes plaisanteries selon si on a 1 an, 2 ans, 15 ans ou 40 ans ! Qu’est-ce qui fait rire - et ne fait pas rire - les jeunes enfants ? Comment aiguiser leur sens de l’humour ? Héloïse Junier, psychologue, vous dit tout !
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enfant rit
C’est l’incongruité d’une situation, l’effet de surprise, le conflit entre l’attendu et l’inattendu qui nous fait sourire. Et ce, quel que soit notre âge. Vous remarquerez d’ailleurs que toutes les plaisanteries, de la plus élémentaire à la plus sophistiquée, sont construites sur le même modèle. En réalité, si la composition de ce qui nous fait rire est identique tout au long de notre vie, le contenu de la plaisanterie, lui, évolue en même temps que nous !

Qu’est-ce qui fait rire les tout-petits ?
Ce qui fait rire l’enfant va largement évoluer au cours de son développement, de son raisonnement, des connaissances qu’il aura acquises sur le monde, de sa compréhension des pensées des autres. De même que l’on pourrait dire « Dis-moi ce qui te fait rire et je te dirai qui tu es », nous pourrions dire « Dis-moi ce qui te fait rire et je te dirai quel âge tu as » (un constat qui fonctionne essentiellement pour les enfants…).  L’humour est en effet la partie visible du développement cognitif de l’enfant.

0-18 mois : il s’amuse de nos comportements inhabituels
Qu’est-ce qui fait sourire et rire les plus jeunes enfants ? Ou plutôt pourrait-on se demander, avec une casquette de chercheur : quel type d’incongruité provoque chez eux une réaction de plaisir ? Dès 5 semaines de vie, on aperçoit les premiers signes de plaisir chez un enfant à la vue d’un visage humain qui se met à tirer la langue à travers un masque. Ok, c’est un peu rudimentaire comme humour. En même temps, à cet âge, leur développement cognitif l’est tout autant ! Après 6 mois de vie, l’enfant a déjà une petite connaissance du comportement des personnes qui l’entourent. Aussi, ce qui relève de l’inhabituel va le faire sourire. Ce peut être son papa qui va bondir dans le salon comme un kangourou, vous qui lui faites une grimace ou encore un enfant plus âgé qui fait de drôles de sons avec sa bouche. Le plus universel et le plus légendaire jeu qui provoque une réaction de plaisir chez les enfants est bien entendu le coucou-caché !
Quel que soit l’âge de l’enfant, n’oublions pas que c’est surtout le rire de l’adulte qui accompagne la plaisanterie, ou qui la succède, qui va apporter la dimension humoristique à la scène. Un exemple : si l’adulte joue au coucou-caché avec l’air le plus sérieux du monde, il ne risque pas de faire rire l’enfant, mais au contraire de lui faire peur !
 
18-24 mois : il s’amuse à détourner les objets

Voilà que l’enfant commence à se mouvoir, à déambuler dans l’espace, à explorer l’environnement. C’est à cette occasion qu’il découvre, par ses propres moyens, l’univers des objets. Au fur et à mesure de son observation des adultes, il sait comment tel ou tel objet est habituellement utilisé au quotidien. Il va développer une connaissance de l’usage des objets. Ainsi, tout usage inhabituel d’un objet qu’il connaît va susciter chez lui un effet de surprise et peut induire une réaction de plaisir : un parapluie qui devient un bateau, une feuille de papier qui devient un chapeau ou encore un stylo qui devient un téléphone. Au début, il rira des drôleries de l’adulte (tiens, maman a mis son sac sur la tête, c’est rigolo !). Puis, il sera lui-même à l’initiative des plaisanteries (tiens, quand je mets moi-même un sac sur la tête, ça fait rire les adultes ! C’est génial !).

A partir de 24 mois : il s’amuse à détourner les mots
Aux alentours des 2 ans, l’entrée de l’enfant dans le monde du langage ouvre la porte à un nouveau terrain de blagues : les jeux de mots et de sonorités. Au début, ils sont basiques car la maîtrise du langage de l’enfant est elle-même basique. « Papa, je veux un gâtA ! Hi hi hi ! » (gâtA au lieu de gâteau), « Au clair de la Luuuuune, mon ami Croco ! ». Plus son expertise du langage évolue, plus ses blagues se perfectionnent : il peut se mettre à faire des rimes, à inventer de nouveaux mots puis, quand il sera plus grand, à jouer du double sens des mots : « tu veux un verre… de terre ? Ah ah ah ! Quelle bonne blague ! ». 

A 3 ans débarque l’humour scato (âmes sensibles, s’abstenir)
L’humour pipi-caca, qui a le chic pour mettre l’ambiance aux repas de famille dominicaux, émerge avec l’acquisition de la propreté. C’est à dire aux alentours des trois ans. « Ah ah, j’ai fait un PROUUUUT ! », « Papa il a fait CACA, ça sent pas bon du tout du tout du tout, hi hi hi hi ! ». Logiquement, cette élégante phase scatologique décline vers l’âge de 5-6 ans. Normalement. Car on est parfois étonné de constater à quel point les adolescents brutalement retombent dedans, sans crier gare !

Qu’est-ce qui ne fait pas rire les tout-petits ?
Les clowns…
Invitez un clown à faire un spectacle au sein de votre crèche et observez le comportement des petits spectateurs. Vous verrez que seuls les plus grands sourient à la vue d’un clown (et encore…). Les plus jeunes se mettront à pleurer en proie à une émotion de peur. Pourquoi ? Car, aux yeux d’un jeune enfant, un clown, c’est terrifiant. Prenez un visage humain facilement identifiable par l’enfant. Mettez-y tellement de maquillage qu’il brouille les pistes. Le visage du clown s’écarte du visage humain tout en conservant son architecture. C’est précisément cette ambigüité qui fait peur aux jeunes enfants (et à de nombreux adultes, aussi !). Qui se cache donc sous ce teint blanc et ce gros nez rouge ? Ce mi-humain, mi-monstre est-il dangereux ou non ? Les équipes de clowns qui interviennent à l’hôpital au chevet des enfants malades connaissent bien le problème. C’est pourquoi ils conservent généralement le nez rouge mais, en revanche, se maquillent très légèrement. Aussi, dans le cas des fêtes de fin d’année, veillez à rester légers sur le maquillage et les déguisements. Rappelez-vous que les jeunes enfants n’ont pas votre capacité à prendre du recul. Ce qui nous fait plaisir à nous, adultes, peut tout à fait les inquiéter.

Les blagues d’adultes !
Au quotidien, nous tentons souvent de faire rire les jeunes enfants avec des blagues d’enfants plus grands. On oublie que certaines plaisanteries requièrent un développement cognitif plus avancé que celui d’un enfant de moins de trois ans.
Véronique, assistante maternelle, s’approche doucement derrière Mathis, un petit garçon de 18 mois. Tout à coup, le plus discrètement du monde, elle lui prend son chapeau. Elle lui demande alors avec un air enjoué accompagné d’une forte expression faciale de surprise : « Ben alors, Mathis, il est où ton chapeau ?! ». Le petit garçon se met à pleurer « chapeauuuuuuu chapeauuuuuuu ! ». Dès lors, Véronique rétorque : « Mais c’était pour rire ! ». A un âge où l’on éprouve un fort sentiment d’appropriation des objets et une difficulté à décoder l’intention de l’adulte, ce genre de plaisanterie ne passe pas toujours. Il en est de même pour le « Je vais te voler ton nez ! » avec un enfant d’un an. Ce n’est pas certain que vous le fassiez rire. Pourquoi ? Car il tient à son nez, pardi ! Contrairement aux enfants plus âgés, les tout-petits prennent tout ce qu’on leur dit au pied de la lettre. Le second degré, l’ironie, le sarcasme, ils ne sont pas encore en âge de le comprendre. De même, si vous taquinez des enfants en leur disant : « Les enfants, si vous ne mettez pas vos chaussons assez vite le loup qui est caché dans l’armoire va vous les voler et les mettre lui-même à ses pattes ! Ah ah ah ! ». Ce genre de plaisanterie ne risque pas de provoquer l’hilarité générale. Certains enfants vous regarderont avec un visage interloqué, les yeux grands ouverts : « Heu… Il y a un loup dans l’armoire ? ».
Prudence aussi lorsque, en tant qu’adulte, vous êtes plié en deux après avoir fait une bonne vanne de Blanche Gardin à votre collègue. Un enfant de deux ou trois ans qui observe les adultes rire à s’en décrocher la mâchoire, sans parvenir à saisir le sens de la fameuse plaisanterie, peut éprouver un sentiment de malaise. Il se sent en marge, en retrait d’une interaction a priori fort plaisante. Certains enfants, plus âgés, pourraient même penser que l’on rit d’eux…  

Vous l’aurez compris, si l’humour est présent chez le tout-petit, il se développe pas à pas, au fil de son développement cognitif. Et aussi de la réaction des adultes qui l’entourent. Vous souhaitez aiguiser leur sens de l’humour ? Très bonne initiative ! Pour cela, rien de plus simple : il suffit de leur montrer l’exemple. Riez des situations du quotidien, même des plus banales. Montrez aux enfants que la dérision (et non la moquerie) est un précieux remède contre les maux. Prenez la vie avec recul et légèreté. Et surtout, n’oubliez pas de rire à leurs plaisanteries pour les encourager à les réitérer. C’est à vous de jouer !

Comment savoir quand naît l’humour ?

Le repérage des premiers signes d’humour chez le très jeune enfant relève du parcours du combattant pour les chercheurs en psychologie du développement. Car comment parler d’humour sans tomber dans une projection de l’adulte ? C’est rapidement un casse-tête. C’est donc sur le sourire et le rire de l’enfant que l’on va se focaliser. Si une situation incongrue (aux yeux de l’enfant) suscite chez lui une réaction de plaisir (sourire ou rire), bingo ! Alors c’est qu’il s’agit là d’une situation humoristique pour lui. Attention, il ne s’agit pas du sourire réflexe que l’on peut observer dans les premiers jours de vie de l’enfant. Mais bel et bien d’un sourire « cognitif », témoin d’un traitement supérieur de l’information.


 

Article rédigé par : Héloïse Junier
Publié le 12 janvier 2019
Mis à jour le 20 janvier 2019