Un enfant ne fait jamais exprès… mais il sait parfois ce qu’il fait !

Bien-sûr un jeune enfant ne fait pas de caprice, ne nargue pas l’adulte, ni ne le manipule ! Pour autant, il est capable de faire des liens de cause à effet, d’anticiper. Et sait parfois que ce qu’il fera, dira ou refusera de faire engendrera comme réaction. Ce qui ne veut pas dire qu’il « le fait exprès » ! Un jeune enfant ne se résume donc pas à son immaturité émotionnelle, il a aussi de sérieuses capacités cognitives. Dès lors, quelle conclusion en tirer quand on est un professionnel de l’accueil du jeune enfant ? Monique Busquet, psychomotricienne, ouvre la réflexion sans tabou.
Des tempêtes émotionnelles incontrôlables
Les professionnels sont de plus en plus nombreux à savoir et à comprendre que les jeunes enfants ne font pas de caprices et qu’ils ne font pas exprès d’être en colère. Ils vivent des mouvements émotionnels le plus souvent intenses : de la peur, de la tristesse, de la colère, de la joie aussi. Nous savons qu’avant l’âge de 5-6 ans, l’immaturité du cerveau ne permet pas au jeune enfant de contrôler ses comportements lorsqu’il est traversé par de l’émotion, par de l’insécurité, de la tension. L’enfant ne peut se réguler lui-même.
Nous savons aussi qu’avant cet âge, l’enfant ne peut identifier les états mentaux des autres (cf : théorie de l’esprit). Crier, taper, mordre, ne sont pas des stratégies raisonnées, pour embêter l’autre.

Un enfant qui s’énerve a toujours de vraies raisons pour cela : stress, inquiétude, peur, trop de frustrations, des besoins pas assez satisfaits, pas assez de liberté de mouvements… Il ne choisit pas de s’énerver ou de monter en excitation. Nous pouvons comprendre cela, en prenant conscience que même adultes, il nous est souvent difficile de maitriser les comportements liés à nos émotions. Ainsi lorsque la colère ou la peur montent, il peut nous arriver de crier, malgré toute notre bonne volonté.

Des capacités cognitives qui lui permettent de faire des associations
Nous savons aussi que le jeune enfant a, de façon très précoce, des capacités étonnantes d’observation, de repérage et d’association entre les évènements. De très nombreuses études sur le développement « cognitif », c’est-à-dire sur le développement de la pensée, confirment ce que nous pouvons observer au quotidien avec les enfants. Dès leur naissance, les bébés mettent en mémoire tout ce qu’ils vivent. Ainsi, ils peuvent faire des liens et associer les évènements entre eux.

lls font d’abord des liens de simultanéité. Par exemple, ils associent le bruit des clés, la sonnette de l’interphone ou le bruit de pas avec l’arrivée de quelqu’un, la mise du manteau avec sortir, une blouse blanche ou l’odeur de l’hôpital avec des soins plus ou moins agréables.
Le bébé fait alors des statistiques, il peut ainsi prévoir et anticiper. Ainsi il apprend et comprend le monde qui l’entoure. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est si important d’apporter des repères, de la continuité, de la cohérence dans son environnement.

Les chercheurs ont aussi mis en évidence que les bébés ont des connaissances précoces, voire intuitives de certaines lois physiques, avant même qu’ils ne puissent raisonner. Les bébés montrent leur surprise lorsque les évènements ne se passent pas comme il les a prévus.  Ainsi un objet qui disparait derrière un écran et ressort sous une autre forme, une balle qui reste en l’air au lieu de tomber, déclenchent chez les bébés de l’étonnement.   

Le tout-petit dès lors peut anticiper les liens de cause à effet
Les bébés sont donc capables d’anticiper les réactions des objets comme celles des adultes. Ils associent tels comportements à telles situations, les éléments entre eux, les situations entre elles. Ils repèrent les régularités et les déclencheurs qui se répètent. Ainsi ils font des liens entre leurs comportements, leurs gestes, et ceux des adultes.

L’enfant cherche alors à vérifier ces liens, il expérimente ce que lui-même peut déclencher, il a besoin de confirmer ces liens de cause à effets, les effets de ses actions. Il constate qu’un sourire ou une mimique de sa part déclenche le plus souvent un sourire, que tels sons ou tels pleurs déclenchent une réponse. Il constate que lorsqu’il fait tomber sa cuillère, l’adulte la ramasse et lui redonne. Il a alors du plaisir ainsi à anticiper telle réaction, à entrer dans des jeux de communication avec les adultes. Il les vit puis peut les initier.
Il sait appuyer sur un bouton pour faire apparaitre un petit bonhomme dans son jeu, il sait utiliser son pouce pour faire apparaitre une image sur un écran, il sait secouer un hochet pour entendre le son... Il fait le geste d’au-revoir, d’abord dans les situations qu’il a associées, puis lorsqu’il veut les provoquer. Il sait aussi pointer du doigt pour nous faire regarder dans telle direction et nous amener à lui parler de cet objet, voire le lui apporter.

L’enfant a besoin d’avoir des réponses à ses manifestions
L’enfant et l’adulte sont en relation. Ils communiquent, ils dialoguent. L’enfant a besoin de recevoir ces réponses à ces manifestations. S’il n’y a pas de réponse, l’enfant risque soit de ne plus s’exprimer, soit de demander encore plus fort. Il vit alors une situation de stress et d’angoisse insurmontables et négatifs pour son développement. Les pleurs sont des manifestations corporelles émotionnelles ; ils sont aussi langage, expression, communication.  

L’enfant ressent des émotions fortes qu’il ne maitrise pas. Il est aussi initiateur, sujet, acteur, actif.
Il constate que crier fait réagir. Il sait le plus souvent comment faire rire. Il peut choisir dans son répertoire d’actions. Même s’il ne peut se représenter ce que nous pensons, même s’il ne peut freiner et contrôler lui-même, ses réactions émotionnelles corporelles, il sait aussi déclencher nos comportements.

Aux adultes de réfléchir à leurs réponses, réactions et comportements
Nous pouvons penser comment répondre à l’enfant, choisir des réponses justes et ajustées à ses besoins. Nous allons chercher à comprendre ce qui se passe pour lui, le rassurer, l’apaiser. Nous tentons de répondre à l’ensemble de ses besoins à la fois physiologiques, de relation, d’attention, de mouvement. Cela ne signifie pas dire toujours oui à sa demande, cela veut dire répondre à ses besoins profonds de sécurité affective, de communication, de compréhension devant ses ressentis de frustration, d’impatience, de fatigue. « Oui, je te vois, je comprends que tu ressens, ce que tu veux, que c’est dur d’attendre, de partager »…
Par exemple, il est facile de constater en crèche que les enfants pleurent plus au moment où l’adulte se prépare à choisir à quel enfant suivant il va donner le repas. Lorsque les enfants savent à l’avance à quel moment le repas leur sera donné après quel autre enfant, lorsqu’ils sont ainsi tranquillisés, on constate qu’ils pleurent moins.   

Les enfants peuvent donc agir sur nous, parce qu’ils associent leurs actions et nos réactions. Ce ne sont pas des caprices, c’est parfois leur façon d’expérimenter leurs capacités d’action, de vérifier la permanence de nos modes de réaction.
Si par exemple, nous rions lorsqu’un enfant jette un objet, il expérimentera comment nous faire rire. Si lorsqu’il pleure pour obtenir quelque chose, nous lui donnons systématiquement, il saura comment l’obtenir. Si lorsqu’il crie, nous crions, il saura comment nous faire crier.
Nous sommes aussi des « modèles » pour les enfants et pour cela aussi, il est important de faire attention à nos réactions. Les enfants intègrent tout ce qu’ils voient autour, et en particulier nos façons de faire. Ils sont alors un peu comme nos miroirs. Dans des situations analogues, ils risquent alors de faire les mêmes gestes, utiliser les mêmes mots, et avoir le même style de réactions : impatiences, colères, énervements…

Finalement accompagner les enfants, cela nécessite beaucoup d’énergie, d’attention, de présence, de paroles justes, d’équilibre entre les non et les oui. Il s’agit de prendre en compte à la fois leurs immaturités et leurs capacités. Oui, l'enfant sait ce qu'il fait et en même temps il a vraiment besoin que l'adulte lui réponde et reconnaisse son émotion.

Quelques repères

• Les enfants observent et constatent les liens entre leurs comportements et les réactions de leur entourage.
• Ils étudient les liens entre leurs actions et les effets de celles-ci. Ils sont alors initiateurs.
• Ils peuvent sélectionner certains comportements et attitudes en fonction des effets qu’ils constatent.
• Ils ne décident pas de leurs émotions et ils ne peuvent pas contrôler leurs comportements émotionnels. Ils ne peuvent inhiber, retenir ces manifestations qui les débordent.
• Ils ne font pas exprès d’embêter pour le plaisir.
• Il y a toujours un vrai besoin derrière leurs tempêtes émotionnelles, derrière leurs comportements qui dérangent : un besoin d’attention, de relation, de compréhension, d’accompagnement, de réassurance.
• Un enfant qui paraît « chercher à attirer l’attention », a un vrai besoin d’attention, un vrai besoin d’être rassuré et apaisé par un adulte bienveillant.
• Un câlin n’est pas une récompense. C’est un moyen d’apaiser les enfants, de les rassurer, les réconforter, d’être en relation avec eux.
• La qualité de nos réponses aux besoins et demandes des enfants est d’autant plus importante que ceux-ci les enregistrent et les intègrent comme modèles.

Article rédigé par : Monique Busquet
Publié le 11 octobre 2019
Mis à jour le 15 octobre 2019