Petite Enfance : il est urgent de prendre soin de l’adulte

José Curraladas, masseur kinésithérapeute, fondateur de l’École du Dos de la Petite Enfance, signe là un véritable plaidoyer pour une meilleure prise en compte du corps de l’adulte dans les lieux d’accueil du jeune enfant. Un appel aux architectes, aux fabricants de mobiliers, aménageurs de crèche et aux gestionnaires.


 
Depuis près de 40 ans dans le secteur d’accueil de la Petite Enfance (crèches collectives, crèches familiales, accueil à domicile), les psychiatres, psychologues, psychomotriciennes et d’autres professionnels de santé ont tout fait pour prendre soins du tout petit. Tout a été mis en œuvre pour sa sécurité physique et psychique. Tout a été pensé pour le bien-être du tout petit (0-3ans).  C’était essentiel.
Mais il y a un deuxième acteur dans des lieux d’accueil du jeune enfant : l’adulte ! et plus précisément, les femmes car le secteur professionnel est composé pratiquement de 99,99% de femmes. Sans elles, aucun accueil n’est possible. Or depuis une vingtaine d’années on constate sur le terrain une progression des plaintes des personnels travaillant auprès des d’enfants. Ces plaintes se concrétisent par de la souffrance physique.

Lombalgies, cervicalgies, dorsalgies, tendinites TMS : le corps de l’adulte souffre
Le nombre d’arrêts maladie pour lombalgies, cervicalgies, dorsalgies, tendinites et Troubles Musculo Squelettiques (TMS) est un fléau et un casse-tête quotidien pour les responsables des structures collectives. Il suffit de consulter les offres d’emploi de ce secteur pour comprendre qu’il y a un problème ; le manque chronique de salariées est une réalité qui signe un malaise de tout le secteur.
Pourquoi ce malaise ? Et bien parce que depuis toutes ces années, on ne s’est pas préoccupé du corps de l’adulte. On a tout simplement nié l’adulte, son corps et ses capacités physiques. On a considéré (inconsciemment ?) qu’une femme savait s’occuper des enfants, d’une part par ce qu’elle était femme, d’autre part par ce que le poids de l’enfant a été ignoré. Or, l’enfant est une charge, il pèse un certain poids, et les femmes ne sont pas préparées, pas formées à manipuler ses charges pendant toute une vie professionnelle (43 ans actuellement). La médecine du travail en France a fixé le poids maximum qu’une femme peut porter à 25 Kg. En dessous de ce poids elle considère qu’il n’y a pas de risques d’accidents rachidiens. Comme dans la petite enfance (0-3 ans) les enfants n’atteignent pas 25 kg, ce risque a été nié. Mais ce n’est pas le poids de l’enfant qui est le plus important, c’est la répétition du geste de soulèvement/portage/dépose. Ces gestes qui peuvent être effectués plusieurs dizaines de fois par jour et entrainer des charges de plusieurs dizaines de tonnes sur les structures de la colonne vertébrale.

De plus dans un avenir proche, les structures d’accueil seront composées de professionnelles vieillissantes qui devront travailler jusqu’à 65 ans voire plus. En effet, l’arrivée sur le marché du travail s’effectuant actuellement entre 23 et 25 ans et les 43 annuités nécessaires à la liquidation de la retraite vont entrainer une augmentation significative de l’âge de ses professionnelles en activité.  Si rien n’est mis en place pour protéger le corps des femmes qui travaillent dans ce secteur on court à la catastrophe : des fins de carrière en arrêt maladie, un absentéisme chronique, qui va entrainer des perturbations dans les possibilités d’accueil des enfants (c’est déjà le cas dans beaucoup de structures), une souffrance physique et psychologique entrainant des Burn out, etc.

Agir en amont pour créer des crèches plus ergonomiques
Il faut agir rapidement dans trois directions.

La première est la modification de la vision des concepteurs des structures collectives, c’est-à-dire des architectes. Il faut prévoir la place des corps des adultes dans la construction des bâtiments et l’organisation spatiale des lieux de vie et des sections. Exemple dans les salles de siestes des tout petits laisser une place pour l’adulte qui surveille la sieste ! Trop souvent les lits des enfants sont collés les uns aux autres sans laisser cette possibilité. Idem pour les salles de changes trop souvent étroite et sans ventilation ou l’adulte a du mal à se mouvoir.  Prévoir des vraies salles de repos, vestiaires et douches etc.

La seconde concerne la conception et l’approche ergonomique des matériels. Il faut que les fabricants généralisent les possibilités de bouger le mobilier et autre matériels utilisés quotidiennement. Les roulettes qui sont en option sur leurs catalogues doivent être installées automatiquement. Il faut également réfléchir sérieusement au couchage des enfants et a l’utilité de ses lits à barreaux en bois qui empêchent une manipulation ergonomique des enfants par les adultes et entraine beaucoup d’accident lombaires et de tms au niveau des épaules ! Le couchage au sol pour les trois âges doit être généralisé pour le bien-être de l’enfant et de l’adulte.

Renforcer la prévention par des formations de qualité
La troisième doit bien sûr être la généralisation des formations de prévention des lombalgies et TMS pour les agents de ce secteur. Mais pas n’importe quoi et pas par n’importe qui. Il faut imposer des critères de qualité aux entreprises de formation et des qualifications aux « formateurs » ! La législation doit évoluer et les formations de prévention des lombalgies et TMS doivent apporter des réponses simples et efficaces. Le message de prévention doit obligatoirement apporter 3 niveaux d’informations : la connaissance de l’anatomie de la colonne vertébrale, les techniques de protection de la colonne vertébrale et les postures qui protègent la colonne vertébrale

Mettre en œuvre ces pistes d’action est devenue une urgence. Sans une modification rapide de la vision du secteur Petite Enfance centrée autour et uniquement pour l’enfant on va vers une augmentation de la souffrance de l’adulte qui entrainera une catastrophe dans le fonctionnement de ce secteur. Il faut prendre en compte les deux corps, l’enfant et l’adulte car pour bien s’occuper des autres, il faut déjà prendre soin de soi.

 
Article rédigé par : José Curraladas
Publié le 29 mars 2021
Mis à jour le 29 mars 2021