Sonny Perseil : « Les assistantes maternelles ne sont pas prises en compte comme de vraies professionnelles »

Louise, assistante maternelle agréée, et Sonny, chercheur au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) sont les auteurs du livre coup de poing « Le scandale des assistantes maternelles ». Une recherche-action qui dénonce les conditions de travail de ces professionnelles de l’accueil individuel et leur non reconnaissance par les pouvoirs publics. Rencontre avec Sonny Perseil. 
Les Pros de la Petite Enfance : Votre femme, co auteur de ce livre, est assistante maternelle agréée depuis 2007. A quel moment avez-vous eu l’idée de ce livre ?
Sonny Perseil : L’idée de ce livre est venue progressivement. On peut dire qu’elle est née d’une conjonction de plusieurs facteurs liés à Louise et à moi-même. Dans l’exercice de son métier, ma femme s’est retrouvée face à des « surprises », des problèmes. Certaines collègues se sont également plaintes auprès d’elle. De mon côté, je travaillais sur des problématiques de discriminations institutionnalisées. En réfléchissant, je me suis dit que la profession d’ass. mat.* en était un exemple remarquable. Cela faisait aussi depuis quelques années que je contribuais sur le sujet des ass. mat. dans des ouvrages collectifs. Et puis, la crise sanitaire a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Elle a été l’élément déclencheur. Le livre nous est apparu comme une urgence.

« Véritable scandale », « profession moquée en permanence », « situation révoltante et injuste »… Vous employez des termes extrêmement forts. Pourquoi cette colère ?
Cette colère, elle existe. Beaucoup d’assistantes maternelles que nous avons rencontrées sont en colère face à la dévalorisation de leur métier, aux contrôles qu’elles subissent sans pouvoir bien souvent se défendre, aux parents qui n’ont jamais été employeurs et ne savent pas forcément comment s’y prendre. A cela s’ajoutent une durée de travail très importante et une rémunération très basse. Et, encore aujourd’hui, même si cela devrait prochainement évoluer, elles n’ont pas accès à la médecine du travail. Au final, c’est une accumulation de mal-être, de manque de reconnaissance et le sentiment d’être la dernière roue du carrosse. 

Vous écrivez que « l’appellation même de l’ass. mat. constitue un contresens et contient les germes du scandale ». Et le terme « nounou » serait encore pire. Pourquoi sont-ils si dévalorisants ? 
Selon nous, l’appellation ass. mat. est doublement incorrecte. Cela ne concerne pas que la mère de l’enfant et l’ass. mat. n’est en rien une assistante. Elle a un rôle de management. Elle gère son activité, prend des initiatives. Elle est responsable de l’enfant tout au long de la journée. Elle peut même, avec l’accord des parents, administrer les premiers soins en cas de maladie… Utiliser le terme « assistante », c’est nier ses responsabilités et les initiatives dont elle fait preuve pendant sa carrière.
Quant à l’appellation « nounou », c’est vrai qu’il y a un côté affectif, et puis il y a une force de l’habitude dans le sens où il est couramment utilisé. De ce fait, il n’est pas évident de le remettre en question. Certaines ass. mat l’apprécient, d’autres pas. Pour nous, ce mot appartient au langage familier, enfantin. Il ne reflète absolument pas l’étendue des savoirs et compétences des ass. mat. Il est aussi réducteur. Il renvoie en effet à « nourrice » comme si leur seule tâche était de nourrir les enfants accueillis. Nous estimons que ce terme dévalorise le métier et donne l’impression que ce n’en est pas vraiment un. Une profession doit avoir un nom professionnel et « nounou », ce n’est pas un nom professionnel.

Horaires à rallonge, salaires faibles… La situation des assistantes maternelles vous scandalise. Vous accusez d’ailleurs les pouvoirs publics, lesquels, selon vous, mettent en place et gèrent « ces conditions de travail indignes ». De quoi les blâmez-vous exactement ?
Nous les blâmons de ne pas avoir intégré les ass. mat. comme profession à part entière dans le code du travail et de continuer à les rattacher au code de l’action sociale et des familles. Certes des efforts sont en cours pour les faire bénéficier de la médecine du travail. Mais il reste de nombreux problèmes : salaire inférieur au SMIC, durée de travail supérieure à la durée légale et la dénomination trompeuse « durée d’accueil ». Nous sentons des résistances du côté des pouvoirs publics, des organismes qui ne les prennent pas en compte comme de vraies professionnelles. L’une des raisons : favoriser le retour des parents à l’emploi – essentiellement des mères – en faisant que le coût soit relativement faible. En faisant de la sorte, on a tranché en faveur des mères et au détriment des ass. mat. que l’on met dans une position de domesticité. C’est un choix politique. 

Vous évoquez « une position de domesticité » dans laquelle se trouveraient les assistantes maternelles. Qu’entendez-vous par cela ?
La domesticité s’entend par rapport au foyer. En l’occurrence, ici c’est le foyer de l’ass. mat qui se retrouve impliqué dans sa relation de travail avec les parents de l’enfant accueilli, et non celui de son employeur. Son foyer se retrouve au service de ce dernier. Tout est à disposition, aussi bien le matériel que l’humain. Sa vie familiale est mise entre parenthèses. Lorsque ses propres enfants et son mari sont présents, ils se doivent d’être discrets. Le fait d’être dévoué « corps et âmes » à l’enfant gardé peut expliquer cette nouvelle forme de domesticité. Celle-ci est aussi liée aux conditions de travail des ass. mat qui sont inférieures à celles des autres travailleurs.

Les assistantes maternelles sont régulièrement soumises à des contrôles. Que reprochez-vous aux instances d’évaluation ?
Il est totalement normal que les assistantes maternelles soient contrôlées. C’est indispensable. Il faut en effet s’assurer que les conditions d’hygiène et de sécurité sont respectées. Nous reprochons que les instances d’évaluation ne soient composées que de personnes qui n’ont ni la même formation ni le même métier. Normalement, nous sommes jugés par nos collègues, nos homologues. Ici ce n’est pas le cas. Ce serait bien que des ass. mat. fassent partie de ces instances. 

Vous parlez également de discriminations ethniques et religieuses à l’embauche. Est-ce que votre épouse a connu ce type de discriminations ? D’après vous, comment les limiter ?
La discrimination à l’embauche est un sujet délicat. D’autant plus que la preuve peut difficilement être établie. Mon épouse et des collègues ont déjà eu le sentiment que leur couleur de peau et/ou religion posaient problèmes. Nous pensons que ces discriminations sont régulières. L’inquiétant, c’est que rien n’est fait. Le rendez-vous d’embauche se fait en dehors des heures de travail, souvent le soir ou le week-end. Les ass. mat. mettent à disposition leur foyer. Elles font preuve d’une énorme souplesse quand elles accueillent les parents pour un entretien. Lorsqu’elles ne sont pas choisies, elles n’ont bien souvent aucun retour des parents. Il faudrait que les familles soient mieux accompagnées sur le sujet de la part des autorités. Elles devraient informer sur le fait que c’est interdit de discriminer à l’embauche. Aussi, nous proposons un monitoring, un formulaire à remplir qui donnerait la possibilité aux parents d’expliquer pourquoi ils n’ont pas retenu telle ou telle assistante maternelle. En dehors même de soupçons de discrimination, c’est toujours intéressant de connaître les raisons pour lesquelles on n’a pas été choisi. 

Dans votre ouvrage, vous évoquez l’impact de la crise sanitaire sur la profession. Vous semblez penser que c’est un mal pour un bien. Pourquoi ?
La goutte d’eau a eu un effet positif, elle a fait déborder le vase. En clair, cela a permis de montrer à quel point on se moquait des ass. mat. Elles ont été délaissées pendant cette période par les institutions, notamment les PMI, qui étaient souvent aux abonnés absents. Et en même temps, elles ont été beaucoup sollicitées. On leur a ainsi demandé d’accueillir jusqu’à 6 enfants ! Et puis, concernant la rémunération, il y a eu plein d’informations contradictoires. C’était la foire aux réponses. Heureusement des organisations se sont mises en place pour les soutenir. Cette mobilisation est positive.

Rapport des 1000 premiers jours, réforme des modes d’accueil, proposition de loi sur les métiers du lien… l’actualité concernant la petite enfance dans sa globalité est très riche. Pensez-vous que la situation des assistantes maternelles va évoluer dans le bon sens ?
J’ai tendance à le penser. Nous sommes optimistes. La question de l’accès à la médecine du travail devrait bientôt être réglée. Mais un point va être compliqué : l’intégration de la profession d’ass. mat. au Code du travail. On les maintient en dehors car si on leur donne l’accès, elles auront le droit au salaire minimum, ce qui implique des financements importants à l’égard des parents qui ne pourraient finalement plus recourir à ce mode de garde. Il faut savoir que la France est un des pays où les parents paient le moins pour faire garder leurs enfants. Il faudrait aussi qu’il y ait des aides concernant les dépenses de fonctionnement (achat de matériel, aménagement de l’intérieur…). Depuis 2010, il existe une prime d’installation mais elle ne couvre pas tous les frais et les ass. mat agréées avant le 1er janvier 2010 n’ont pu en bénéficier. Et puis, quand elles ont un enfant de moins de 3 ans, cela leur enlève une place dans leur agrément. On pourrait supprimer cette disposition ou prévoir une compensation financière. 

A vous lire, le métier d’assistante maternelle semble être un enfer. Est-ce qu’il y a quand même des aspects positifs à exercer ce métier du lien ?
 
Bien sûr ! La plupart des femmes et des hommes sont très contents de le faire. C’est un métier dont l’objet est extraordinaire : l’épanouissement de l’enfant. Mais encore faut-il qu’il soit reconnu ! On n’a pas voulu faire un ouvrage sur la profession d’ass. mat. On a voulu cibler les aspects les plus dérangeants qu’il faut réformer et la violation du principe d’égalité. Pourquoi ne serait-elle pas considérée comme une vraie profession ?

*Les auteurs ont choisi d'utiliser l'abréviation "ass. mat." pour "éviter à la fois les méandres de l'écriture inclusive et les pièges de la qualification genrée"
Article rédigé par : Caroline Feufeu
Publié le 22 octobre 2020
Mis à jour le 28 octobre 2020
Les ass. mat. sont également exposées aux TMS et lombalgies voici un lien pour lire un article de l'INRS sur le sujet https://www.dosetpetitenfance.fr/images/FichiersPDF/%20INRSASSMAT2015.pdf