Faut-il proposer des activités aux jeunes enfants ?

Dans certaines équipes, la course aux nouvelles activités est un « sport quotidien ». Dans d’autres, les professionnels ont dit « stop ». Dans les lieux d’accueil - et particulièrement dans les crèches - il y a cette recherche d’un équilibre entre le jeu libre et les activités plus encadrées. Avec toujours en toile de fond les mêmes questions : comment s’organiser ? Comment satisfaire les besoins des enfants ? Comment répondre aux attentes des parents ? Fabienne-Agnès Lévine, psychopédagogue, ouvre la réflexion et se demande s’il faut vraiment proscrire les activités en crèche.
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Atelier peinture crèche
Quels que soient les efforts, dans les équipes, pour respecter les rythmes individuels des enfants, le déroulement d’une journée ne s’improvise pas quand on accueille un groupe de tout-petits. Quelques pistes de réflexion pour départager les partisans d’activités à horaires fixes et ceux qui privilégient les jeux libres sans entrave, dans un espace bien aménagé.

Les programmes d’activités font plus plaisir aux parents qu’aux enfants
À en croire certaines présentations qui en sont faites, presque toutes les activités artistiques et sportives seraient adaptables au plus jeune âge : leurre ou réalité ? En tout cas, les parents d’aujourd’hui sont habitués à entendre parler d’initiation à divers domaines d’expression (peinture, contes, éveil corporel, éveil musical…)  très tôt et ont tendance à considérer le programme d’activités comme un critère important pour leur choix d’un mode d’accueil.
C’est un motif d’inquiétude courant, au moment de signer un contrat une assistante maternelle : « Mon enfant fera-t-il des activités chez vous ? », « L’emmènerez-vous au RAM les jours d’activités ? » L’exercice du métier dans le cadre d’une maison d’assistantes maternelles, organisée comme une petite collectivité, tend à rassurer les parents sur l’éveil des tout-petits. Pour les mêmes raisons, les auxiliaires parentales ne manquent pas de justifier qu’elles proposent des activités aux enfants.

Jouer VS faire une activité
En crèche collective, il est habituel, pendant les transmissions à propos de chaque enfant, de raconter s’il a bien joué et s’il a « fait » des activités. Cette distinction introduit d’emblée une petite hiérarchie entre les deux situations. Le verbe « jouer » renvoie aux jouets, aux comportements spontanés, aux interactions entre enfants. De ce fait, les parents pensent que leur enfant a joué à la crèche comme il peut jouer à la maison. Ils y voient juste un signe de bonne santé et de bonne adaptation au mode d’accueil. L’expression « faire une activité » a un écho différent dans les familles, car elle évoque des institutions autres que les EAJE : l’école, le centre de loisirs, le club sportif, les lieux d’animation. Le mot « activité » renvoie aux notions de projet, d’objectif, de résultat, de progression. Un autre mot utilisé pour nommer les activités, « atelier », a un sens voisin, puisqu’il renvoie au lieu dans lequel les tâches sont effectuées.
En général, les parents se préoccupent de la qualité des relations affectives et des soins corporels donnés par les accueillants. Mais ceux qui considèrent la crèche collective, la halte-garderie ou le multi-accueil comme une sorte de « petite école » misent aussi sur des apprentissages au travers de nombreuses activités. Ces derniers vérifient l’affichage des activités sur la porte d’entrée, guettent l’annonce d’intervenants extérieurs et de sorties, collectionnent les dessins et autres productions déposés dans le casier de leur enfant. Et s’ils s’aperçoivent trop souvent que leur enfant dormait pendant la séance de musique ou qu’il a préféré jouer avec des figurines plutôt que coller des gommettes, quelle déception !

Quand elles sont mal nommées, les activités induisent en erreur sur leurs objectifs
La distinction entre jeux libres et activités dirigées est une habitude encore ancrée chez les professionnels de la petite enfance, malgré une grande évolution dans les discours et dans les faits. L’adjectif « dirigée » s’est introduit dans les textes à une époque lointaine où les sections (unités de vie) étaient vides et les jouets peu nombreux ; il laisse entendre que l’adulte donne un certain nombre de consignes aux enfants et formule des attentes « en vue de ». Quelques exemples de demandes encore formulées aux jeunes enfants : suivre le parcours moteur dans l’ordre indiqué, étaler de la peinture au bon endroit, rester assis pour écouter l’histoire, finir le puzzle entamé, coller les gommettes à l’intérieur du cercle et non ailleurs. Selon le contexte, l’âge des enfants et les exigences de l’adulte, le curseur peut aller de « un peu dirigé » à « très dirigé ». Plus les consignes sont précises, plus l’esprit du jeu s’éloigne !
Pourquoi persister à utiliser le mot « dirigé », qui tend à créer de la confusion au moment des transmissions ainsi que chez les débutants et les stagiaires ? La plupart des professionnels reconnaissent volontiers qu’ils ne dirigent pas tant que ça mais qu’en fait ils prennent en charge le déroulement d’une activité, de sa préparation jusqu’au rangement du matériel utilisé. Lorsque, à l’intérieur de cet espace-temps dédié à une activité, les enfants peuvent exprimer leur créativité et prendre du plaisir à jouer et communiquer, ils ne sont pas limités dans leur expression. Dans ce cas, le qualificatif « dirigé », accolé à « jeu » ou « activité », sous-entend un objectif d’apprentissage programmé qui n’existe pas et n’a pas lieu d’être.

Des professionnels préfèrent dire que les activités sont « encadrées ». Faut-il rappeler qu’un enfant de moins de 3 ans n’est jamais laissé sans surveillance et sans attention des adultes ? Pendant la période de la petite enfance, toute activité de la vie quotidienne est nécessairement encadrée par un ou plusieurs adultes. Pour autant, être présent physiquement et psychiquement auprès de l’enfant ne doit pas le priver de ses élans spontanés. À propos d’autonomie dans les activités de soins et de jeu, nous n’avons pas fini de tirer les leçons des docteurs Maria Montessori (« Aide-moi à faire tout seul ») et Emmi Pikler (motricité libre et activité autonome) !
Une activité peut être très organisée (aménagement de l’espace, composition du groupe, choix des jeux, préparation du matériel, mode d’utilisation suggérée, etc.) et pour autant ne pas avoir de visées d’apprentissages. Pourquoi une activité à l’initiative de l’adulte ne pourrait-elle pas être une invitation à jouer ? Le but d’une activité d’éveil ou ludique, à l’opposé d’une activité dite dirigée, est de favoriser l’épanouissement, sans attentes de résultats mesurables.

Une activité qui empêcherait les enfants de jouer est une activité qui perd son sens
Les pratiques de type scolaire ont toujours été une source d’inspiration pour les puéricultrices, les éducateurs de jeunes enfants, les auxiliaires de puériculture et les autres accueillants. Mais prudence avant de programmer une succession d’activités dont le point commun est le cirque, l’hiver ou la mer ! Avant 3 ou 4 ans, les enfants n’ont pas encore la capacité de se projeter à moyen terme, dans des activités suivies et, sauf exception, la lassitude à rester dans un univers qui rétrécit leur imaginaire s’installe vite. Il suffit d’attendre qu’ils grandissent pour qu’ils s’engagent avec plus d’enthousiasme autour d’un thème fédérateur.

Les projets qui ne tiennent pas assez compte des capacités psychomotrices des enfants ou qui se déroulent dans un climat de « surcognitivisation » (selon la formule de Sylviane Giampino) éloignent les agents de terrain d’une réflexion de fond sur le besoin de jouer et d’être créatif. Mais il est bien difficile pour une seule personne, quel que soit son diplôme, de résister à une organisation programmée avec des activités à heures fixes et des demandes de productions à montrer aux parents. La réalisation de cadeaux ponctuant les principales fêtes du calendrier est un bon exemple de pratiques qui peut générer du malaise au sein des équipes : comment interrompre un enfant qui joue pour l’avertir de l’activité manuelle imposée ? Comment faire en sorte qu’un petit de 18 ou 24 mois finalise un objet, aussi simple soit-il, sans mettre la main à la pâte ? Dès lors que les activités sont imposées, même gentiment, elles créent inutilement et prématurément une rupture entre le registre du jeu et le registre du travail.
De Winnicott à Patrice Huerre et à Sophie Marinopoulos, les auteurs qui expliquent l’importance du jeu dans le développement moteur, affectif, social et cognitif du bébé encouragent à accorder une place privilégiée au jeu libre pendant la première période de la vie. Les textes sur le besoin de jouer ne manquent pas pour nous aider à se mettre à la place d’un tout-petit qui nous dirait comme le stipule l’article 2 de la charte d’accueil du jeune enfant. : « J’ai besoin de temps et d'espace pour jouer librement et pour exercer mes multiples capacités. »

Des activités bien pensées peuvent répondre aux besoins des tout-petits
Est-ce une raison, dans les modes d’accueil collectif, pour renoncer aux temps d’activités et donner une place exclusive aux jeux libres ? À côté des jouets du commerce et des objets de récupération, est-il raisonnable de mettre à disposition de quoi peindre, manipuler, ou faire de la musique en libre accès, quel que soit l’âge ? Ou, au contraire, faut-il repousser l’accès à des activités sensorielles, manuelles, motrices, langagières, culturelles à plus tard, c’est-à-dire à l’école maternelle ? Si ce type de questions est le point de départ d’une réflexion en équipe, il en découlera forcément un projet pédagogique cohérent qui accorde un équilibre entre le jeu à l’initiative de l’enfant et les invitations à jouer, venant des adultes. Les réponses, en plus des des critères matériels et humains propres à chaque structure, seront enrichies par la lecture du rapport Giampino (ou de sa synthèse) et  bien-sûr la Charte nationale pour l’accueil du jeune enfant.
Pour « offrir à l’enfant des conditions, du temps et de l’espace pour se déployer et apprendre en exerçant la vitalité découvreuse et ludique », les modalités d’organisation d’activités d’éveil dans un EAJE, en MAM, en RAM, au domicile, sont nombreuses : activités sur planning, en libre choix, en petit ou grand groupe, décloisonnées, en portes ouvertes… Qu’importe ! Pourvu que la réponse à la question « Des activités en crèche, pour quoi faire ? » puisse être « Pour que les enfants jouent bien. »

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Article rédigé par : Fabienne-Agnès Lévine
Publié le 26 février 2018
Mis à jour le 17 mars 2018
Merci pour cet article. Le vocabulaire utilisé est important et peut changer notre façon de travailler. Aussi chez nous maintenant, nous "jouons à peindre" ! Et cela change considérablement les choses car c'est si on veut, quand on veut, et sans produit fini en tête !