Rencontres

Sylviane Giampino : La formation de vrais professionnels des métiers de la petite enfance est un enjeu de taille


Cela fait plus de 30 ans qu’elle travaille sur l’accueil du jeune enfant. Sylviane Giampino est l’auteur du fameux rapport qui porte désormais son nom sur « le développement du jeune enfant, les modes d’accueil et la formation des professionnels » qui fait un tabac auprès de tous les professionnels de la petite enfance. C’est leur bible, leur référence. Remis à Laurence Rossignol en Mai 2016, ce rapport et ses 108 propositions a inspiré les grands axes de son plan d’action pour la petite enfance en cours d'application. Un an après, alors que la petite enfance peine à trouver sa place dans le nouveau gouvernement, nous faisons le point avec la psychologue et psychanalyste, également aujourd'hui présidente du conseil de l'enfance et de l'adolescence du HCFEA. Entretien à bâtons rompus, dense et libre.
Sylviane Giampino
Les pros de la Petite Enfance. Vous avez beaucoup oeuvré pour qu'il existe un Ministère de l'Enfance et souvent rencontré Laurence Rossignol, Ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, lors du précédent quinquennat. Que vous inspire l’absence d’un tel ministère dans le nouveau gouvernement ?

Sylviane Giampino : Je ne peux que regretter que le nouveau gouvernement n’ait pas, pour l'instant, jugé prioritaire de maintenir un Ministère de l’Enfance. Cela permet d'aborder l’enfance et la jeunesse de manière globale et transverse. Nous savons combien il y a encore à faire dans ce pays pour que l’on harmonise mieux tout ce qui touche à la vie des enfants, leur santé, leur accueil, leur protection, leur éducation, qui se décide aujourd’hui entre des instances disparates, les ministères, les régions, les départements, les communes, les acteurs associatifs et du privé. Et nous savons aussi qu'il nous faut résoudre des problèmes urgents tout en préparant l'avenir. Il y a tant à faire pour plus de justice entre les enfants, entre ceux qui sont en situation de handicap, maltraitance, pauvreté, beaucoup à faire pour la prévention, et pour plus d'égalité entre les enfants et les jeunes suivant le territoire où ils vivent, ou selon qu’ils sont des petites filles ou des petits garçons.
Je reste donc attentive à ce que le nouveau gouvernement va mettre en place , maintenant que les législatives sont passées, et je veux espérer qu’enfin la petite enfance, l’enfance et la jeunesse deviendront une priorité comme on nous le promet depuis des décennies sans que les réalités suivent.

Néanmoins, je note avec plaisir qu'Agnès Buzyn nouvelle Ministre des Solidarités et de la Santé a choisi pour l’un de ses premiers déplacements de se rendre à Santé France stratégie. Ce qui indique son intérêt pour la prévention. Je porte tous mes espoirs sur le fait que les équipes qui vont l’entourer sauront aborder cet enjeu notamment en matière de prévention en santé mentale des enfants dans le sens d’une prévention prévenante et ne céderont pas aux sirènes des méthodes gadgets qui se vendent avec pour argument qu'avec les tout-petits on peut généraliser des pratiques faciles, pas chères et, qui sait, pourraient rapporter gros. Si c'était vrai, ça se saurait. La France des modes d'accueil a une longue histoire.

Il y a un an, vous avez signé un magnifique rapport qui porte votre nom. Il a connu un immense succès auprès de tous les professionnels de la petite enfance de l’accueil collectif comme de l’accueil individuel qui s'en servent pour nourrir la réflexion sur leurs pratiques. Il a suscité de l’admiration, de l’envie, de l’espoir. Il fait aujourd’hui référence. Vous vous attendiez à une telle unanimité ? Vous devez être fière du travail accompli ?

J’ai piloté cette mission comme j'ai toujours travaillé et publié depuis 1986. A savoir en transdisciplinarité et transversalité : les modes d’accueil ne peuvent se traiter que si on met autour de la table l’ensemble hétérogène de tous ceux qui les font exister : les gestionnaires publics, associatifs et privés, les élus qui décident d'investir ou pas, tous les métiers qui concourent à l'accueil, les acteurs de la formation initiale et continue, et les spécialistes et chercheurs. Savez-vous qu'il faut près de dix disciplines pour bien connaitre les enjeux pour les enfants et les familles des modes d'accueil? Bien accueillir les jeunes enfants, c’est penser et agir sur tous les registres en même temps. Tout compte : les horaires, les modes de financement, les locaux, les statuts, le climat relationnel de travail, car tout se répercute sur le bien-être des personnes en contact avec les enfants et les familles, qui se répercute lui-même sur les enfants. Plus ils sont petits, plus les enfants sont des capteurs-guetteurs réactifs du bien-être, de l’intérêt au travail de ceux qui s’occupent d’eux. En même temps, les familles ont besoin de trouver auprès de ceux qui s'occupent de leurs enfants, compétence réelle,  fiabilité, appui et au besoin un guidage dans l’affermissement de leur fonction de parents, en gardant leur propre style de parentalité par-delà les diktats et les normes encore trop présents.

Pendant un an, les 130 personnes que j’ai invitées à contribuer se sont mobilisées et passionnées. A partir du moment où tout le monde a compris qu’on se plaçait du point de vue des enfants, les clivages sont tombés. Ensemble, nous avons dégagé des consensus sur les essentiels à partir desquels on peut réorganiser et améliorer ce qu’on offre à vivre aux tout-petits.
Le rapport « Giampino » est un rapport collectif mais je ne vous cache pas que j'ai été surprise d'un tel retentissement. Je souhaitais que chacun puisse s’emparer au moins d’une partie de ce rapport, qu’il soit dépecé et pillé. Qu’il serve d’appui aux progrès, aux changements, à la créativité, à la remise en question des dogmes et routines. Je crois avant tout à la mise en lien des intelligences : la mise en lien des savoirs du terrain et des savoirs de la recherche. Ils sont d’importance égale pour progresser. Les savoirs expérientiels des acteurs de première ligne, inventés au fil de l’histoire et du réel, sont à égalité avec les connaissances issues de la recherche universitaire qui avancent à pas de géant. Je mesure depuis un an que mon rêve se réalise. Des journées pédagogiques sont organisées, des groupes de travail se sont créés à partir du rapport. Y compris dans les ministères. Le rapport donne une vision.   

Et puis vous avez eu le plaisir de voir certaines recommandations se réaliser puisque dans la foulée, Le Ministère des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes a lancé son Plan d’action pour la petite enfance.

C’est vrai le plan d’action ministériel de novembre 2016 reprend nombre des recommandations du rapport et certaines ont déjà été réalisées ou sont en cours de réalisation. La recommandation 1 était fondatrice et portait sur la publication d'un texte cadre national pour l'accueil du jeune enfant et l'organisation d'une Journée annuelle des professionnels de la petite enfance par le Ministère. C’est fait ! La journée des professionnels de la petite enfance de 2017 a eu un grand impact et je pense que celle de janvier 2018 se prépare. Une autre recommandation me tenait à cœur. Elle visait à sanctuariser l’éveil artistique et culturel dans la petite enfance avec des intervenants du domaine. J'ai mille fois observé le retentissement sur le développement relationnel, sur l'attention active des enfants du partage de plaisir créatif et artistique, d'émerveillement entre les adultes et les enfants. Je suis heureuse qu'un protocole ait pu être signé entre le Ministère de la Culture et celui des Familles et de l’Enfance le 20 mars 2017. Et puis beaucoup d’autres avancées sont en cours : le groupe de travail sur le financement des EAJE (le rapport montrait les dérives du paiement à l'heure en EAJE, le système de la Psu), des  travaux en cours sur la laïcité, les crèches familiales, la formation des assistantes maternelles, la publication du guide sur les normes dans les EAJE à destination des PMI… Je ne suis pas exhaustive.

Tout ce qui concerne la rénovation des diplômes a pris du retard et semble s’enliser un peu. Pourtant votre rapport faisait de la rénovation des formations et des diplômes de l’ensemble des professionnels de la petite enfance un noyau essentiel de l’accueil des moins de trois ans.

Un nouveau gouvernement est en train de prendre ses marques. Je suis très attentive sur les suites données quant à la refonte des diplômes, à l'augmentation du nombre de places de formation dans les différents métiers de la petite enfance et au décloisonnement entre modes d’accueil collectif et individuel. Les passerelles entre les deux et la valorisation des situations professionnalisantes est une clef d'évolution. Je rappelle souvent que la formation des professionnels de la petite enfance dépend des ministères mais aussi des régions. Nous avons pu éclairer une butée, un chaînon manquant, notamment l’absence de représentants de ces métiers dans les commissions paritaires et le manque de remontée chiffrée des besoins à l'échelle régionale. L’alerte de la mission sur ce point a permis au moment du déploiement des schémas départementaux des services aux familles d’y inclure le bilan des besoins en matière d’accueil du jeune enfant. D'autres questions demeurent.

Concernant les formations, le CAP d'accompagnant éducatif a été rénové, des liens ont eu lieu entre ma mission et sa rénovation déjà avancée en interministériel. C'est une première marche de professionnalisation de la petite enfance pour l'éducation nationale et les assistantes maternelles. La question sera de savoir si les gestionnaires ne vont pas plus se tourner vers les titulaires de ce CAP nouvelle version. D'autant qu'à ce jour la refonte du diplôme des auxiliaires de puériculture pose problème, et que pour les puériculteur-trices c’est à peine commencé. En revanche, le métier d'EJE est revalorisé dans les filières sociales, mais à trop pencher côté social et responsabilité, il serait dommage de priver les enfants et les parents de leur action au quotidien. Si l'on se place du point de vue enfants et familles, les compétences et les métiers ne sont pas interchangeables dans les structures, plusieurs disciplines ensemble sont nécessaires pour entourer l'enfant et son grandir dans une globalité harmonisée. On constate que les professions médicales et paramédicales réactualisées sont à même de démédicaliser les EAJE et rassurer les parents sur la santé et la sécurité. Tout comme les professionnels bien formés à l'éducatif sont à même de maintenir le cap et éviter qu'on ne confonde avant 3 ans la nécessaire prime éducation avec des pratiques de préscolarisation trop précoce.  

Justement, on voit apparaitre, souvent au nom de la lutte contre les inégalités, une tendance très anglo-saxonne d’une sorte de « préscolarisation » dès la crèche. Que penser de tous ces programmes pour stimuler le langage, les habiletés sociales etc. ?

On est à un tournant sur la prise en charge des moins de trois ans dans les modes d’accueil : les gestionnaires et les décideurs politiques au niveau national mais aussi territorial vont devoir trancher.
Soit créer une vraie filière des professionnels de la petite enfance. Une filière qui pousse le professionnalisme, préserve l'éventail des métiers, réactualise les corpus à l’aune du progrès des connaissances, et des évolutions de la société. Une filière instituant des modules fondamentaux communs à tous les métiers, et d'autres plus spécifiques par métiers pour servir l'enrichissement inter et transdisciplinaire. La formation de vrais professionnels des métiers de la petite enfance est un enjeu de taille au regard de la mise en circulation de méthodes toutes faites.
Soit, par facilité, des professionnels diplômés de différents métiers pourraient, peu à peu, pourraient être remplacés par d'autres peu formés entre les mains desquels on placerait des méthodes basiques pour qu'ils les appliquent.

Le choix qui a été fait par les 130 personnalités qui ont contribué à la mission qui m’avait été confiée, appuyé sur les travaux récents dans toutes les disciplines convoquées et d'approches diversifiées a été clair : la meilleure des réponses possibles c’est d’entourer les enfants par des équipes elles-mêmes pluridisciplinaires. Et c’est vrai pour les modes d’accueil collectif mais aussi pour les assistantes maternelles.

La nuance est de taille entre offrir à tous les enfants un environnement riche qui nourrit, encourage l'expérience de toutes leurs capacités et un accueil qui sur-stimule certaines capacités au détriment des autres. Pour cela il faut systématiser la réflexion sur la pratique, la circulation des connaissances, la documentation, rapprocher recherche et terrain, appliquer le droit et l'obligation à la formation permanente, laisser les professionnels respirer, créer, prendre des initiatives, et s'inspirer en sortant voir ailleurs ce qui se fait.
L’accueil collectif est le vaisseau amiral de l'évolution de l'accueil du jeune enfant. La crèche doit prendre par la main les assistantes maternelles et les RAM doivent élargir leur palette. La petite enfance fascine. Je peux comprendre ça. Mais attention : innover ce n'est pas remaquiller et recycler. C'est fabriquer à plusieurs quelque chose qui tient le coup. Les enfants adorent ça d'ailleurs.

Vous avez été nommée à la fin de l’année dernière au Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Age (HCFEA). Vous êtes présidente du Conseil enfance et adolescence et, en décembre, prendrez la présidence de l’ensemble du conseil. Que tirez-vous de cette expérience. Quels sont les enjeux des travaux du HCFEA ?

En tant que présidente du Conseil enfance et adolescence du HCFEA, je suis soucieuse qu'il contribue à une politique de l’enfance travaillée pour les enfants, à partir du point de vue des enfants et avec les enfants. Au sein du conseil nous avons la chance de bénéficier des apports d’un collège de 12 enfants associés à nos travaux. Ils siègent et s’expriment au même titre que les autres membres du conseil. Autre point fort : outre les représentants des élus et des grandes administrations, il y a une forte représentation des associations de la société civile et des personnalités qualifiées qui sont à la fois de grands chercheurs de leur domaine et des personnes impliquées pour le respect des droits des enfants. A la fin de l’année, nous sortirons un rapport commun aux trois conseils. « Du temps et des droits pour s’occuper de sa famille, de ses enfants et de ses proches en perte d’autonomie ». Avec le conseil de la famille qui travaille sur la pauvreté, on abordera la question des modes d’accueil. Nous suivons la mise en place du plan d’action petite enfance.
Mais aussi et surtout, le premier rapport du Conseil de l'enfance et de l'adolescence porte sur les « tiers lieux-tiers temps des enfants » à savoir tout ce qui se passe pour eux quand ils sont hors école et hors famille et qui a tant d’importance sur leur développement, le respect de leurs droits et la réduction des inégalités. Le Conseil enfance et adolescence a donc un programme très chargé puisqu’il doit aussi suivre la mise en œuvre des recommandations du Comité des droits de l’enfant de l’ONU et participe à une commission sur la mise en œuvre des pratiques bien-traitantes. Avec les membres du Conseil et les spécialistes auditionnés, nous sommes en train de construire un nouvel ensemble de politique publique : l’enfance.
Article rédigé par : Propos recueillis par Catherine Lelièvre
Modifié le 27 juillet 2017