La Violence Educative Ordinaire (VEO) selon Catherine Gueguen

Catherine Gueguen, la pédiatre qui a su vulgariser pour le grand public l’apport des neurosciences affectives et sociales dans le développement de l'enfant mène depuis longtemps un combat contre la Violence Educative Ordinaire (VEO). Dans ce premier article, l’auteur de «  Pour une enfance heureuse »  explique ce que recouvre exactement le concept de VEO. Une façon d’expliquer comment et pourquoi sans le savoir, sans le vouloir, pros et parents chaque jour la font subir aux jeunes enfants. Un constat saisissant expliqué avec bienveillance. Le but n'est pas de faire culpabiliser mais de faire prendre conscience ... et réfléchir.
Une violence banalisée et tolérée
La Violence Educative Ordinaire est une violence physique et/ou verbale qualifiée d’ « éducative » parce qu’elle fait partie intégrante de l’éducation à la maison et dans tous les lieux de vie de l’enfant dont les écoles. Elle est dite « ordinaire » parce qu’elle est souvent quotidienne, considérée comme banale, normale, et tolérée sinon même parfois encouragée.
Elle est pratiquée depuis des millénaires, dans le monde entier dans le but d’éduquer l’enfant. L’UNICEF, dans un rapport de 2014 intitulé « Cachée sous nos yeux », rappelle que la majorité des enfants, sur toute la planète, dès leur première année de vie, subissent des humiliations verbales et physiques.
En France, aujourd’hui, 85 % des enfants subissent quotidiennement cette violence éducative ordinaire. Un enfant sur deux est frappé avant l’âge de 2 ans et les trois quarts avant l’âge de 5 ans. La majorité des parents sont pour les gifles, la fessée. Il existe encore un droit de correction en France pour les enfants. En 2019, 54 pays ont une loi contre les humiliations physiques et/ou verbales dont 32 pays européens.

Mais elle se manifeste aussi très souvent par des paroles dévalorisantes, humiliantes, blessantes, (« Tu n’es pas gentil, tu es méchant, ce n’est pas bien ce que tu fais ! » etc.), du chantage, des menaces, des moqueries, des mensonges, de la culpabilisation, par des gestes brusques ou brutaux. Les adultes poussent l’enfant, le tirent, le frappent, le secouent, le giflent, lui donnent une fessée, le punissent, lui font peur, crient, font les gros yeux.

Pourquoi a-t-on recours à cette VEO ?
• L’enfant petit dérange    
    
Les tempêtes émotionnelles, à mon avis, incitent les adultes à voir l’enfant petit comme un animal sauvage qu’il faut dresser. Ces tempêtes émotionnelles que vivent les enfants jusqu’à 5-6ans ans dues à l’immaturité de leur cerveau permettent d’expliquer l’attitude des adultes face aux enfants petits. Beaucoup d’adultes pensent que les petits sont comme des animaux sauvages qui ne savent pas se conduire, qui font n’importe quoi, et qu’il faut les dresser. Ce dressage est constitué par des rapports de force, des contraintes, des punitions, des cris, des menaces, des humiliations verbales, physiques.
Les tempêtes émotionnelles des petits sont une très grande difficulté pour les adultes et un certain nombre d’entre eux ne peuvent pas supporter les pleurs, les colères et la dépendance quasi totale de l’enfant petit qui implique de leur part une très grande présence physique et affective, ils vont alors réellement disjoncter et perdre leur calme.
Sur toute la planète et depuis toujours, face à un enfant petit qui crie, est en colère, se roule par terre, jette ses jouets, tape, mord, les adultes se mettent en colère, s’énervent et lui disent très souvent en criant : « Ce n’est pas bien, tu n’es pas gentil, tu es méchant, infernal » etc., et ensuite ils le punissent plus ou moins violemment, en le mettant au coin, en lui tirant les cheveux, les oreilles, en le giflant.

L’immense vitalité de l’enfant bouscule l’adulte.  L’immense vitalité de l’enfant masque sa grande fragilité. Il donne le change. Il a des ressources. Il est bouillonnant de vie, a besoin d’espace, ne tient pas en place. « Il n’arrête pas de faire des bêtises. Il me fatigue. Il court dans tous les sens. Je suis sûr qu’il le fait exprès, rien que pour m’embêter. »
L’enfant exprime bruyamment ses émotions, il rit très fort, pleure dès qu’il est contrarié. Il n’est pas « raisonnable ». Il vit et pense différemment de l’adulte. Son énergie vitale considérable, le pousse à courir, grimper, explorer. Son enthousiasme est débordant. Il est curieux, il veut toucher à tout, comprendre, jouer.
Toutes ces particularités inhérentes à l’enfant petit perturbent de nombreux adultes. Il faut qu’il soit sage, qu’il ne bouge pas dans tous les sens, qu’il reste assis tranquillement, qu’il obéisse aux ordres, qu’il soit propre, ordonné, qu’il mange ce qu’on lui donne, aille se coucher à l’heure dite, sans broncher. Bref… qu’il ne soit plus un enfant.
    
• Les adultes reproduisent ce qu’ils ont subi


La majorité des adultes, parents ou professionnels de l’enfance, ont été élevés avec des punitions, des menaces et des récompenses. Les adultes reproduisent souvent la façon dont ils ont été eux-mêmes éduqués sans y avoir réellement réfléchi, sans vouloir ou pouvoir remettre en cause leurs parents. Il peut être très douloureux de revenir sur sa propre enfance, de critiquer, de remettre en question, d’accuser ses parents.
Ensuite très souvent les adultes reproduisent ce qu’ils ont subi sans connaître l’impact de ces violences sur l’enfant.

• Beaucoup d’adultes pensent que ces méthodes ont des vertus éducatives

Les adultes utilisent les VEO en pensant bien faire. Ils aiment les enfants et pensent en toute bonne foi que : « C’est la bonne éducation » et qu’il n’existe pas d’autres moyens pour que l’enfant devienne « quelqu’un de bien ». Ils pensent que c’est comme cela que l’enfant va progresser, va bien se comporter et bien apprendre. Pour beaucoup d’adultes, il ne peut pas y avoir de « bonne éducation » sans coercition, ni punition.
« Si je te punis, c’est pour ton bien ! » Ceci entraine chez l’enfant une confusion des règles éthiques : « On a le droit de faire du mal pour faire du bien… ». L’adulte fait ce qu’il lui interdit de faire… « Ma mère a le droit de me frapper mais moi je n’ai pas le droit de frapper et en plus elle me dit qu’elle le fait pour mon bien, alors que moi cela ne me fait pas du bien… Je n’y comprends rien. »

• La position dominante de l’adulte

La position dominante de l’adulte amène très souvent l’enfant à accepter cette violence. Ayant toujours connu ce rapport de domination avec ses parents, il le juge normal. L’enfant ne dit rien ou très rarement. Il apprend à subir, à ne plus rien ressentir et il ne veut surtout pas accuser ses parents. Cette attitude persiste chez l’adulte, la plupart d’entre eux dénient ce qu’ils ont vécu ou même la justifie.

La faiblesse physique de l’enfant en fait un « très facile bouc-émissaire ».
Une des raisons inavouées de cette violence qui persiste est la faiblesse physique de l’enfant qui permet de l’agresser très facilement. L’enfant sert de bouc émissaire conscient ou inconscient à tous ces adultes qui ont vécu de la maltraitance psychologique ou physique durant leur enfance. Quand l’adulte se sent frustré, énervé, il lui est alors facile de « passer ses nerfs » sur l’enfant quand il est petit car son répondant est très faible. L’adulte ne craint rien, sa force physique lui permet de le maitriser très facilement. « Vous ne pouvez pas savoir à quel point, de temps en temps, mon enfant m’énerve ! Et cela me fait du bien de passer mes nerfs sur lui. »
    
Les étiquettes d’« enfant-tyran » et d’ « enfant-roi » encouragent les adultes à utiliser des rapports de force.
Les adultes entendent les professionnels dire : « Attention, votre enfant vous fait marcher ! Il vous manipule ! », « Il faut que vous soyez très vigilants, vous ne devez pas vous laisser faire par votre enfant car sinon il risque de vous déborder, vous ne saurez plus comment faire, il deviendra « Un tyran » qui imposera sa loi à la maison. Donc vous devez dès tout-petit le tenir et le corriger très fermement ».
En entendant ces paroles, les parents prennent peur. Ce discours conforte les adultes dans l’idée qu’Il faut « corriger les enfants » dès la plus tendre enfance.
L’étiquette d’enfant-tyran empêche d’évoluer en matière d’éducation.
Cette étiquette, proclamée comme une vérité, empêche de réfléchir à l’éducation. Elle ne permet pas de comprendre les particularités de l’enfant, sa grande fragilité émotionnelle, l’immaturité et la vulnérabilité de son cerveau. Cette méconnaissance conduit à des réactions inappropriées de l’adulte.
L’étiquette d’enfant-tyran inverse les responsabilités
L’image d’enfant-tyran, inverse les responsabilités. Elle place l’enfant en position de bourreau et met l’adulte en position de victime. Dans la relation adulte-enfant, qui a la place dominante ? Qui est le plus fragile ? Lequel des deux tyrannise l’autre, le parent ou l’enfant ? Le rapport adulte-enfant est inégalitaire physiquement et moralement, l’adulte dominant l’enfant par sa force physique mais aussi par son emprise morale, psychologique, intellectuelle. Cette image de l’enfant tyran, ce danger brandi en avant d’un enfant dominateur est un non-sens car c’est bien l’adulte qui a tous les instruments du pouvoir et qui trop souvent en use facilement ou abusivement pour soumettre l’enfant, le rendre obéissant, l’obliger à faire comme l’adulte veut et quand il le veut.
Cette conception de l’enfant-tyran ne peut plus tenir au regard des connaissances actuelles sur l’immaturité, la fragilité et la vulnérabilité du cerveau lors de la petite enfance.

• La méconnaissance des effets très négatifs de la VEO


Cette méconnaissance peut expliquer en partie son acceptation et les réactions violentes qui tournent en ridicule, en dérision ce sujet dès qu’il est abordé. « C’est vraiment un sujet sans importance. Vous feriez mieux de vous préoccuper de choses plus importantes comme le chômage, la crise, la misère. ! »
Ce sujet dérange donc. Mais nous avons désormais les preuves objectives des effets négatifs de ces pratiques sur le fonctionnement et le développement du cerveau. Et ce retentissement cérébral perdure à l’âge adulte et perturbe la personne dans sa façon de vivre, sa relation aux autres, sa capacité à s’épanouir et à mener une vie en rapport avec ce qu’elle souhaiterait.

La violence educative est l’une des racines de la violence dans la société
Le plus souvent, l’enfant ne se révolte pas contre ses parents. Mais toute cette violence accumulée se déverse sur ses frères et sœurs, ses copains de classe, puis plus tard sur le conjoint et ses propres enfants.

Un petit garçon qu’on tape trouve normal de taper et inversement. Les garçons élevés dans la violence deviennent  très souvent  des hommes violents avec leur femme. Une petite fille qu’on humilie prend souvent l’habitude d’être humiliée et trouve normal d’humilier les autres. Et les filles, devenues femmes, utilisent la violence physique sur leur enfant  petit  et la violence psychologique, verbale sur leur conjoint et  leur enfant plus grand.
Quand dès l’enfance les enfants, garçons -filles sont élevés sans rapport de force, ils savent davantage une fois adultes avoir des relations apaisées sans rapport de pouvoir ni de soumission.

La violence subie apprenda à l’enfant à régler les conflits par la violence et le rapport de force. Les châtiments corporels apprennent à l’enfant que l’on peut être frappé parce que l’on est aimé ou que l’on peut frapper parce que l’on aime quelqu’un. Les violences deviennent ainsi la norme, favorisant leur reproduction ultérieure à la fois dans la sphère familiale et au dehors. La violence intrafamiliale contribue ainsi à la délinquance dans toute la société.
Article rédigé par : Catherine Gueguen
Publié le 17 avril 2019
Mis à jour le 26 juin 2019

3 commentaires sur cet article

Je rejoins totalement votre constat. Comment donner des clés à des enfants dont on sait qu'ils vivent de telles violences dans la sphère privée pour qu'ils gardent la distance nécessaires et apprennent à se protéger? Dans le cas d'un parent défaillant faut-il les en éloigner ou y a-t-il des façons de pouvoir maintenir le liens et les séjours sans dommages?
Portrait de Ben
le 20/05/2019 à 22h35

Bonjour et merci pour cet article, vous ne parlez pas des finalités de ce mode d'éducation. Est-ce délibéré? Ayant assisté, en tant que Papa, à ce quotidien insoutenable entre mon ex-femme et ma fille qui a désormais 4 ans et demi, j'ai vu dans cette menace par l'éducation carotte/bâton ("menace" car bien souvent, ni la carotte, ni le bâton ne sont au rendez-vous), un mode d'asservissement, de conditionnement de l'enfant pour le mettre au service de l'adulte. Je tiens également à préciser que cela peut être un mode d'éducation absolurent dévastateur pour l'équilibre de l'enfant, défendu voire revendiqué par la famille du parent qui a ce genre d'agissement et non reconnu comme néfaste par les divers services sociaux. A titre personnel, quand j'ai essayé d'alerter ma belle famille sur les agissement de mon ex-compagne, la réponse a été "c'est moins pire que les coups de ceinturons", "et les mamans en Syrie, elles se posent ce genre de question peut-être? " , " les nôtres ils ont été élevés comme ça et ils son toujours vivants"........ des gens biens comme il faut pourtant ! Ben
Bonjour, C'est un article très intéressant et le livre l'est encore plus. Néanmoins, il faut aller au-delà de ce constat et donner des clés d'action aux parents car même si les parents peuvent comprendre pourquoi leur enfant agit comme il le fait, dans la vie quotidienne il est nécessaire que l'ambiance soit vivable pour tous (parents, fratrie, enfant...). Les parents que utilisent ces violences ne le font pas pour maltraiter leur enfant mais parce qu'ils ne savent pas comment faire autrement.