Comment fédérer une équipe autour d’un projet pédagogique ?

Toute structure d’accueil est censée avoir un projet pédagogique qui donne du sens aux pratiques des professionnels et aux actions mises en oeuvre auprès des tout-petits. Mais toutes les crèches ne prennent pas le temps d’en construire un clair et précis. Pourquoi ce travail de réflexion est-il si important et comment l’aborder en équipe ? C’était le thème de la table ronde du 12 juin 2018 organisée par Les Pros de la Petite Enfance et Maplaceencrèche.
Cinq intervenants étaient réunis pour échanger sur le sujet. Véronique Salvi, infirmière-puéricultrice, coordinatrice petite enfance à la Ville de Paris, qui a dirigé des crèches pendant plus de 20 ans. Elle est également l’auteur de L’Abécédaire du management bien-traitant. Rosa Molinero, éducatrice de jeunes enfants (EJE) et directrice de la crèche associative, Les Anges de la terre au Perreux sur Marne, qu’elle a fondée il y a plus de 20 ans. Sophie Cabella, gestionnaire de sa crèche « Les petits trésors » depuis 5 ans. Marie-Pierre Avril, infirmière-puéricultrice, directrice, depuis 2014 de l’Orange Bleue à Rueil-Malmaison.
Et Arnaud Deroo, EJE de formation, créateur de la Bougeothèque, formateur petite enfance et thérapeute-psychanalyste. Et chroniqueur du site Les Pros de la Petite Enfance.

Les valeurs de la crèche : point de départ de tout projet pédagogique
Pour Véronique Salvi, les professionnels de la petite enfance ont des métiers qui se fondent sur des valeurs, « elles donnent de l’intérêt et de l’exigence à notre travail ». Il y a 20 ans, les valeurs éducatives et professionnelles étaient différentes d’aujourd’hui. Les professionnels de crèche devaient créer des programmes d’adaptation pour la famille, rappelle Rosa Molinero, « C’était le début de la co-éducation ». Maintenant que les parents sont bien intégrés au sein des structures, on se centre plus sur le bien-être de l’enfant et des professionnels qui les accueillent. 

Il est important que ces valeurs fondatrices soient choisies collectivement. A la création de l’Orange bleue de Rueil-Malmaison, deux journées pédagogiques ont été consacrées au choix de ces valeurs. « La première visait à déterminer ce qu’est une valeur professionnelle, explique Marie-Pierre Avril. Chaque membre de l’équipe a ainsi écrit une valeur sur une carte et à la fin de la journée on a voté pour décider les cinq valeurs dans lesquelles notre projet pédagogique allait s’inscrire. Lors de la deuxième journée pédagogique, on a réfléchi à ce qu’on allait mettre en place pour atteindre ces valeurs ». 

Le recrutement est aussi un moment primordial. Pour Sophie Cabella, « chaque personne correspond à un projet ». C’est à la directrice de voir comment la personne perçoit les valeurs de la crèche et si elle peut s’y adapter ou non.

Un travail toujours réalisé en équipe
On ne donne pas un projet pédagogique clé en main à l’équipe. Il doit être co-construit avec les professionnels, et c’est le rôle de la directrice ou du directeur de la structure de fédérer l’équipe autour du projet, en développant leur créativité et en leur faisant prendre conscience qu’ils sont importants. Par ailleurs, les responsables de structures doivent être exemplaires sur la manière de définir les axes d’amélioration. 
 
De même, tous les professionnels qui travaillent dans la crèche ont une responsabilité. Dans sa crèche, Sophie Cabella a instauré un principe de non-hiérarchisation où chaque personne a un rôle différent mais tout le monde est considéré de la même manière. Rosa Molinero explique aussi qu’« une directrice n’est pas une toute-puissante. Elle fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a. Pleins de projets vivent en dehors de moi, on a pas besoin d’être impliqué dans tout ».
« L’autorisation de se tromper est importante » tient à souligner Marie-Pierre Avril. « Il faut toujours laisser l’équipe essayer et évoluer ». C’est grâce à leurs échecs et leurs réussites que les professionnels vont se créer leurs propres outils, et l’énergie de groupe générée sera bénéfique à la réalisation du projet pédagogique

La relation entre directrice et professionnels reste essentielle. Le fait d’avoir un bon projet pédagogique ne suffit pas, si il n’y a pas de communication et que l’équipe ne veut pas travailler ensemble. « La communication devrait faire partie de la formation , propose Véronique Salvi, car la bonne ambiance ne tombe pas du ciel ». Souvent les conflits naissent autour de choses simples. C’est dans ces moments que la directrice doit encourager l’équipe à parler ouvertement, créer du lien afin qu’elle puisse instaurer ses propres règles.
Sophie Cabella propose de partir sur une base de non-jugement : « Dans la crèche nous sommes toutes dotées d’un immense potentiel. Mais on a aussi toutes un côté perfectible » Rosa Molinero a lancé dans sa structure, des petits groupes de discussions où chaque personne donne son avis, afin de crever tout abcès. Le oser-dire est très important au sein d’une crèche. Il est l’essence même de la réussite d’un projet pédagogique. 

Les clés pour réussir son projet pédagogique
Il n’y a pas de projet pédagogique parfait. Un bon projet peut être visuel, sous forme de tableau ou de BD, par exemple. Le but étant de savoir l’expliquer en quatre ou cinq phrases. « Si on en est pas capable, c’est que le projet est trop long et écrit avec des mots généraux, souligne Rosa Molinero. Il doit au contraire, être concret, avec des valeurs au service des enfants, et créer une harmonie dans l’équipe ». Attention ! Arnaud Deroo insiste, un projet pédagogique n’est pas un thème, comme les couleurs, les animaux de la ferme ou les pays d’Europe. C’est un outil qui doit refléter ce qui se passe au sein de la crèche. Chaque action doit être pensée pour l’enfant, à cela doit se refléter dans le projet qui doit être centré sur lui.    

L’évaluation d’un projet est souvent oubliée mais elle est essentielle pour amener des objectifs de plus en plus élaborés. Arnaud Deroo pense qu’il ne faut pas évaluer un projet pédagogique en lui-même, mais évaluer le comportement et l’attitude des enfants et des professionnels pour donner de nouveaux objectifs, « parce qu’après tout, nous sommes des pédagogues » dit-il. Plusieurs outils peuvent servir pour ces évaluations, comme l’observation des enfants par les professionnels ou les analyses de pratiques qui peuvent être concrètes lorsque les professionnels ont le temps de s’observer entre eux.

Pour Sophie Cabella, trois points sont essentiels à la réussite d’un projet : « Un temps individuel pour chaque professionnel - lecture, écriture, réflexion -, un temps de formation et un temps de réunions » Des réunions qui doivent être efficaces. C’est-à-dire, courte, précise et organisée, afin de faire ressortir des points positifs et négatifs sur le projet. 

Pour un projet pédagogique réussi, « Il faut tout simplement prendre du plaisir en donnant du sens » souligne Marie-Pierre Avril.
 
Article rédigé par : Julia Dumoulin
Publié le 19 juin 2018
Mis à jour le 14 septembre 2018