Les chroniques de Laurence Rameau

Apprendre le monde avant d’en apprendre les règles et les limites. Par Laurence Rameau

Puéricultrice formatrice, auteure

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professionnelle et enfant
Lorsque je demande à des professionnels ce que la crèche peut offrir aux jeunes enfants, ce qu’ils viennent y apprendre, en quoi la crèche est un lieu intéressant pour eux, la réponse est souvent la même. Ils me disent que la crèche est favorable au développement des jeunes enfants car elle socialise, permet d’apprendre aux enfants à partager et à se confronter à des limites éducatives (sous-entendant par là qu’il n’est pas certain qu’à la maison, les parents arrivent à mettre de telles limites !) Leur discours est similaire à celui des parents. Ces derniers attendent de la crèche qu’elle apprenne à leur enfant les bonnes manières, à vivre avec les autres, à être sociable et gentil.

Mais qu’en est-il exactement ? On n’apprend pas à un bébé à devenir un être social, puisque c’est sa nature de l’être. Certes, il le sera différemment, en fonction des occasions données par les environnements sociaux dans lesquels il vit. Car il va devoir interagir avec les autres pour les comprendre. La crèche donne au bébé l’occasion de découvrir un environnement social utile à ses apprentissages, tout comme les autres modes d’accueil d’ailleurs. Mais elle ne permet pas d’appréhender les apprentissages énoncés par les professionnels comme par les parents.
En effet, comment comprendre les règles d’un monde que l’on ne connait pas encore ?
Avant tout, le bébé cherche à comprendre les invariants de ce monde. Dans celui-ci il y a des objets et aussi d’autres humains avec lesquels il interagit.  Il cherche à comprendre le monde physique des objets, avec l’aide des humains, et aussi les humains eux-mêmes. Par ses expériences d’interactions, le bébé repère ce qui varie de ce qui ne change pas. Concernant ses relations sociales, c’est ce qui lui permet de comprendre comment les autres humains fonctionnent avec lui. Très tôt, le bébé possède des dispositions cognitives et émotionnelles lui permettant de saisir l’importance des relations humaines. Pour autant, il a besoin de faire des expériences avec son environnement social pour valider ou invalider ses hypothèses.  Par exemple que comprendre d’un adulte qui fronce les sourcils, change de voix et hoche la tête lorsqu’il prend un objet des mains d’un autre enfant ? Que comprendre aussi de l’autre enfant qui se met à pleurer ? Que signifient ces modifications chez l’adulte ? L’autre enfant pleure-t-il parce qu’il a eu peur des changements incompréhensibles de l’adulte ?  Comme lui d’ailleurs, puisqu’il ne sait pas que ce qu’il fait est « mal » ou socialement inacceptable. Que faire ?

Comme pour les objets, pour apprendre à connaitre les autres, le bébé fonctionne comme un chercheur, menant des observations, faisant des prédictions sur les intentions ou les réactions de son entourage humain et restant surpris lorsqu’il se trompe. Alors il doit recommencer pour vérifier si cela se passe toujours de la même manière. Avec de nouveaux essais à prendre et reprendre des objets des mains des autres enfants, il cherche à comprendre les raisons des réactions des uns et des autres, enfant(s ) comme adulte(s ). Il lui faut un peu de temps pour comprendre que ce qui fait pleurer l’autre enfant c’est son action et pas la réaction de l’adulte. Il faut aussi du temps pour comprendre que la réaction de l’adulte marque son mécontentement et que les signes de cette fâcherie se prolongent alors même que le bébé lui sourit, attendant en retour un sourire de l’adulte, ce qui jusqu’à présent se vérifiait. Mais pas là ! Malgré les tentatives du bébé pour obtenir de l’adulte sa tête de « gentil »,  ce dernier perdure dans celle de « méchant » qui fait peur, se méprenant sur les intentions de cet enfant,  en pensant qu’il se moque de lui en lui souriant lorsqu’il le dispute ! Que de complexité et d’incompréhension à démêler.
Le bébé cherche à savoir si la personne qui est avec lui réagit toujours de la même façon à l’action qu’il engage. Lorsque c’est le cas, effectivement cela rend cet être humain prévisible et donc compréhensible : lorsque je souris, il me sourit en retour. Mais lorsque parfois ça n’est pas le cas, alors cela rend cet être humain moins prévisible, donc moins compréhensible, mais aussi plus intéressant. Dans un monde régulier qui sécurise un bébé par le fait qu’il peut prévoir ce qui va se passer, et donc qu’il peut le comprendre, un peu de nouveauté le rend aussi plus attractif. C’est vrai pour le monde des objets comme pour celui des relations sociales entre les humains. Avec les êtres humains le bébé rencontre plus d’imprévus et de difficultés qu’avec les objets. Pour autant il ne faudrait pas imputer au bébé des (mauvaises) intentions qui ne sont pas réelles et croire qu’il doit être (ré) éduqué aux « bonnes » manières dès le début de sa vie !

Ainsi je rencontrai récemment une maman avec un tout petit bébé de quelques jours à la boulangerie de mon quartier et  fus très surprise de l’entendre dire que sa petite fille était vraiment coquine de s’arrêter de pleurer dans ses bras et qu’elle était déjà bien capricieuse ! Que d’incompréhension de ce que sont les bébés en général. Tant de la part de cette maman que de celle du professionnel qui pense que le bébé se moque de lui lorsqu’il sourit alors qu’il le dispute. En effet ne devrait-il pas pleurer ?  
La crèche est, avec tous les autres lieux d’accueil du jeune enfant, un espace formidable d’opportunités pour apprendre aux petits à communiquer et à fonctionner avec les autres. Encore faut-il que les adultes soient à même de les comprendre et de les accompagner au mieux. Encore une preuve d’une nécessaire formation plus poussée des professionnels de la petite enfance. Connaitre le développement de l’enfant explique bien des aspects de son comportement et offre la possibilité aux professionnels de se comporter avec lui avec bien plus de bienveillance.
Modifié le 16 octobre 2017