Rémi Brissiaud, le chercheur qui voulait aider les jeunes enfants dans leurs premiers pas en mathématiques

En France, l’apprentissage du calcul chez les tout-petits avait son spécialiste jusqu’à la disparition de Rémi Brissiaud à l’âge de 71 ans en novembre 2020. Malgré la maladie, ce professeur de mathématiques a continué autant qu’il pouvait à livrer son savoir et à partager ses conseils visant à anticiper les risques d’échec scolaire. Docteur en psychologie et spécialisé en didactique (approche centrée sur les contenus et les méthodes), il a beaucoup travaillé sur l’entrée des jeunes enfants dans ce qui s’appelle la « construction du nombre ». Fabienne Agnès Levine, psychopédagogie, lui rend hommage et met en en lumière ce que ses travaux universitaires nous apprennent :  l’intérêt de ne pas se presser de faire mémoriser la suite des nombres de 1 à 10, 20 ou 30 au profit du maniement des petites quantités jusqu’à 3 ou 5.
Un chercheur respecté mais pas toujours écouté
Rémi Brissiaud a rédigé beaucoup d’articles dans des revues scientifiques ainsi que des livres de pédagogie aux éditions Retz. Il faisait partie des chercheurs reconnus même si ses préconisations étaient inégalement suivies. Il était membre du conseil scientifique de l’Association Générale des Enseignants des Ecoles Maternelles (AGEEM) ; il a été auditionné plusieurs fois à l’occasion de rapports à l’échelle nationale ; il était parfois consulté au moment de l’élaboration des programmes scolaires ; il faisait souvent des conférences à l’Éducation nationale et dans d’autres institutions. Il avait courageusement critiqué les apports de Stanislas Dehaenne, le chercheur en psychologie cognitive et en neurosciences dont le point de vue a été retenu par le Ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer. Ces dernières années, il considérait que les programmes de mathématiques et les nouvelles évaluations des élèves – en particulier celle instituée en tout début de cours préparatoire – étaient en grande partie en contradiction avec les résultats de ses recherches et de celles d’un certain nombre de ses collègues.

Les avantages du comptage-dénombrement sur le comptage-numérotage
Découvrir les chiffres et apprendre à compter : l’entrée dans les mathématiques commence toujours par là mais deux voies sont possibles, celle de la mémorisation de la file numérique (le comptage-numérotage) et celle de la décomposition des quantités (le comptage-dénombrement). Selon les pays et les périodes, l’une ou l’autre est privilégiée, non sans conséquences sur le taux de réussite en mathématiques à l’échelle d’une génération. Selon Rémi Brissiaud, « L'enseignement du comptage-numérotage est d'autant plus risqué qu'il conduit à des succès à court terme qui font obstacle au progrès sur le plus long terme. » Il ne critique pas la tendance des parents à faire retenir à leur enfant la suite des nombres et la faire répéter par cœur car elle relève du sens commun. Par contre, il encourage les professionnels de l’éducation à aller à l’encontre de cette habitude pour ne pas figer les chiffres comme des numéros à retenir et ayant une place et une seule. Aussi, proposer des situations avec des objets ou des dessins sur des collections inférieures à cinq est la garantie pour les enfants de savoir composer et décomposer des collections en manipulant des éléments présents sous leurs yeux ou en se les représentant mentalement. C’est ainsi qu’ils assimileront qu’un nombre indique tantôt le rang qu’il occupe à l’intérieur d’une série (fonction ordinale), tantôt une quantité (fonction cardinale).

L’auteur de manuels scolaires
Depuis plusieurs années, la collection des éditions Retz « J’apprends les maths » signé par Rémi Brissiaud s’est enrichie et se décline à présent en albums des premiers nombres, albums à calculer, fiches à comparer et mallettes de jeux. Un système de cache ou de rabat permet de rendre visible uniquement l’élément désigné. Avant d’apprendre à compter, les enfants s’exercent à résoudre des petits problèmes illustrés. À partir de petites collections représentées sous forme d’une petite scène, il s’agit de chercher par exemple si tous les lapins ont ou non une carotte à manger, ou bien d’attribuer une chaise à chaque ourson.



         

                            L’inventeur du personnage Picbille
Depuis sa création en 1991, « La boîte de Picbille » a été utilisée par de nombreux enseignants de la maternelle à la fin de l’école primaire. Picbille est un personnage bleu avec des antennes et une cape rouge qui effectue différentes tâches avec des jetons à ajouter, retirer, déplacer et mettre ou non dans des cases. Dès la petite section, les enfants apprennent à combiner les chiffres entre eux, en se référant soit à une unité et sa répétition, soit à une collection de cinq unités. Les situations représentées sont diversifiées et amusantes.


                      
 
L’inspirateur de l’application « Noums »
 
« Les Noums » est le nom du support numérique conçu par Rémi Brissiaud avec la société DragonBox. Destiné aux enfants de 6 ans, il s’utilise avec un ordinateur ou une tablette, complété par du matériel à manipuler et des fiches. Les « Noums » sont des personnages rigolos qui se reconnaissent à leur couleur, leurs yeux ainsi qu’à leur hauteur. Ils sont constitués d’unités en forme de cube et changent de taille lorsqu’ils avalent d’autres Noums. Pour savoir combien d’unités un Noum possède, l’enfant doit le passer au scanner avec un icône prévu sur le logiciel.

   

                      

          Maîtriser les petits nombres d’abord !
Aussi étonnant que cela puisse paraître avant de connaître la méthode de Rémi Brissiaud, il est préférable de se maintenir à la manipulation et la réflexion à partir de très petites quantités. Le programme de l’école maternelle de 2015 encore en vigueur en a tenu compte : « Entre deux et quatre ans, stabiliser la connaissance des petits nombres (jusqu'à cinq) demande des activités nombreuses et variées portant sur la décomposition et recomposition des petites quantités (trois c'est deux et encore un ; un et encore deux ; quatre c'est deux et encore deux ; trois et encore un ; un et encore trois), la reconnaissance et l'observation des constellations du dé, la reconnaissance et l'expression d'une quantité avec les doigts de la main, la correspondance terme à terme avec une collection de cardinal connu. »

Pour aller plus loin
Brissiaud R., Premiers pas vers les maths. Les chemins de la réussite à l’école maternelle, Retz, 2007
Brissiaud R., Le nombre en maternelle. Comprendre et mettre en œuvre le programme de 2015, Retz, 2019

        

 
Article rédigé par : Fabienne Agnès Levine
Publié le 29 décembre 2020
Mis à jour le 29 décembre 2020