Former des professionnels réflexifs, un enjeu d’actualité dans la petite enfance

Les rapports se succèdent, commission des 1000 jours, rapport du HCFEA, rapport Giampino et tous portent des préconisations similaires en termes de formation des professionnels de la petite enfance : « La formation continue est source de confiance pour les professionnels car elle étaye leurs perceptions et leurs pratiques et stimule les processus réflexifs et critiques qui font progresser les pratiques professionnelles » p122 du rapport des 1000 premiers jours septembre 2020. Si les différents rapports insistent tous sur l’importance de la réactualisation des connaissances, ils valorisent également la réflexion sur les pratiques. Pourquoi et comment former à la réflexivité ? Quelles implications pour les formateurs ? Le point de vue de Marie Paule Thollon-Behar, psychologue et formatrice petite enfance.
La réflexivité, une réponse à l’intranquillité vécue par les professionnels de la petite enfance
Les journées à la crèche ont ceci de très particulier qu’à la fois, elles sont très ritualisées et s’appuient sur un déroulement précisé à la minute près, et qu’elles ne se déroulent jamais comme elles étaient prévues. L’arrêt d’un collègue, appris le matin même, la panne de machine à laver, les repas livrés en retard, mais aussi l’intervenant en musique non prévu dans le planning, le beau soleil un jour du mois de décembre, tous ces exemples montrent que chaque professionnel, individuellement et en collaboration avec ses collègues va avoir à s’adapter à ces événements imprévus. Par ailleurs, il aura aussi à gérer les changements émotionnels des enfants, l’humeur des parents et des collègues. Il devra prendre en compte les directives de la direction, les valeurs du projet éducatif. Bref, l’activité professionnelle en crèche se révèle être d’une grande complexité et ne peut s’appuyer uniquement sur la mise en application de protocoles et de procédures. C’est ce que A. Porcher a appelé intranquillité,1 un ensemble d’incertitudes, de complexité, et d’intensification du travail. L’intranquillité nécessite de faire appel à ses capacités réflexives et créatives pour apporter des solutions, seul ou avec ses collègues, aux nombreuses situations problèmes qui se posent. Sinon, elle est source de stress et de souffrance au travail. Mais exercer sa réflexivité suppose une certaine marge d’autonomie, la possibilité de pouvoir prendre des décisions. Ceci implique aussi d’avoir du temps pour penser et de s’autoriser à le faire. La formation continue, voire initiale, doit prendre en compte cette caractéristique fondamentale de l’activité professionnelle auprès de tout jeunes enfants et de leurs parents. L’enjeu est donc de proposer des formations qui préparent et accompagnent les compétences réflexives des professionnels.

L’articulation entre théorie et pratiques dans le cadre d’une formation
Nous allons partir d’une thématique très demandée actuellement pour penser cet équilibre entre apport de savoirs et réflexion sur les pratiques. Il s’agit des « neurosciences », ou des « nouvelles connaissances sur le jeune enfant ». La forte demande vis-à-vis de ce thème de formation est sans doute en lien avec la médiatisation actuelle de ces connaissances et traduit un besoin de se valoriser par l’assimilation de ces savoirs scientifiques, savants. Mais comment les présenter pour qu’ils aient un impact sur les pratiques quotidiennes ?
 
La conférence de 3 heures : l’intervenant arrive avec un diaporama, intégrant des schémas du cerveau, des vidéos sur la plasticité neuronale, des mots savants comme ocytocine, dopamine, flexibilité cognitive. Il a introduit un petit quizz entre la 1ière et la 2ième partie pour soutenir l’attention du public. A la fin, il propose un temps d’échange pour vérifier la compréhension. Le public est satisfait, c’était très intéressant. Mais comment ces professionnels vont-ils passer de ces savoirs savants à la pratique au quotidien, s’ils n’ont pas dans l’équipe des personnes qui pourront faciliter ce lien ? En quoi seront-ils aidés face aux situations de la vie quotidienne ?
La conférence suivie d’un temps de questionnement sur les pratiques sur une journée de formation : si le départ est le même, le formateur a prévu un temps de reprise de l’intervention, en proposant en petits groupes de définir les pratiques qui sont questionnées par l’apport de savoirs, et de réfléchir à ce qui serait à modifier, les conditions de ces modifications sur l’organisation. La journée se termine avec des pistes de travail. Seront-elles suivies ? Oui, à condition qu’un membre de l’équipe, la direction, l’éducateur de jeunes enfants ait le souci de prolonger l’apport de la formation.
• La conférence, suivi d’un temps de questionnement avec un accompagnement des changements : la journée s’est passée comme indiquée ci-dessus, mais à la fin de l’après-midi, le formateur a programmé une série de séances de travail et a proposé aux professionnels d’observer les effets des changements de pratiques sur la relation aux enfants. Trois séances en soirée sont prévues sur l’année qui permettront d’analyser les observations et de formaliser dans le projet éducatif les modifications de pratiques. Le processus de formation est allé alors au bout de son objectif qui est d’améliorer les pratiques.

Si l’actualisation des connaissances est un axe fort d’une formation, il ne se suffit pas à lui-même. Toute conception de formation doit articuler apports théoriques et réflexion sur les situations et le formateur organise ses séquences en faisant bouger le curseur entre conférence et analyse des pratiques professionnelles, en groupe, apportées par les participants. Les travaux de groupe permettent les échanges entre pairs et suscitent des conflits cognitifs, au sens d’une remise en question de ses idées par la confrontation avec les idées d’autrui. La recherche de compréhension puis de pistes d’amélioration vis-à-vis des situations travaillées s’appuie sur une intelligence collective efficace et transposable ensuite aux situations de la vie quotidienne, au-delà de la formation.
Il est plus exigeant pour un formateur de partir des expériences professionnelles des participants que de proposer son diaporama ! A lui d’être confronté à l’intranquillité, en ne sachant pas à l’avance quelles questions seront soulevées, quels vécus seront évoqués, parfois douloureux, et de quelles connaissances il aura besoin pour donner sens aux pratiques évoquées ou suggérées. Or, le plus souvent, il n’est pas formé pour exercer son activité de formateur.

La formation des formateurs dans la petite enfance, un cursus spécifique et nécessaire2
Les formateurs sont la plupart du temps des autodidactes de la formation. Éducateurs de jeunes enfants expérimentés, professionnels de l’enfance, psychologues, ils sont arrivés à la formation par le biais de relations professionnelles qui les ont orientés vers des demandes d’organisme de formation ou d’équipes. Seuls souvent, ils ont tâtonné pour construire leurs séquences de formation puis les animer. Ils manifestent une forte demande d’échanges. Parfois aussi, des professionnels souhaitent faire évoluer leur carrière et se présentent à la formation sans expérience, au-delà de leur propre implication en tant que participant.
Quelques grands principes de la formation de formateurs :
- Faire vivre aux participants la pédagogie qu’ils auront eux-mêmes à mettre en œuvre. Les méthodes d’animation sont toujours mises en situation avant d’être explicitées et théorisées. Il ne s’agit pas de rendre la formation ludique mais bien de soutenir la réflexion.
- Être à l’écoute des participants sans jugement et avec respect comme ils auront eux-mêmes à le faire auprès de leurs futurs groupes.
- Privilégier les échanges de pratiques, d’expériences entre pairs grâce à une taille du groupe qui le permette.
- Articuler théorie sur les apprentissages et pratiques de formation,
- Proposer une évaluation (labellisation, certification etc.) qui s’appuie sur une élaboration formative d’un projet de formation, accompagnée par le ou les formateurs. Au-delà d’une reconnaissance professionnelle, ce processus approfondit le travail de formation.

Devenir formateur dans la petite enfance est une perspective enthousiasmante pour des professionnels de terrain qui ont envie de partager leur expérience. Si la rencontre avec les groupes de formation est toujours riche, la posture de formateur est à travailler dans toutes ses dimensions afin de se situer davantage dans l’élaboration de l’expérience que dans la transmission des savoirs. D’où l’importance de se former et de partager ses expériences avec des pairs.

1.  Porcher A., de l’intranquillité à la santé au travail ? in MP Thollon Behar « qualité du travail en équipe pour une meilleure qualité d’accueil du petit enfant » Erès 2016
2.Nous nous appuyons sur le cursus proposé par Halppy Academy de formation de formateurs petite enfance
Article rédigé par : Marie Paule Thollon -Behar
Publié le 28 septembre 2020
Mis à jour le 01 octobre 2020