Travailler (avec) les émotions. Par Pierre Moisset

Socilogue,consultant petite enfance

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femme avec enfant déprimée
On a vu, dans les deux précédentes chroniques, et la place des émotions dans le travail d’accueil de la petite enfance et la difficulté de travailler avec ces émotions. Difficulté liée, selon moi, au fait que ces métiers sont souvent entachés « d’idéal » (l’amour des enfants) et qu’ils s’exercent à partir de normes pratiques, de savoir être et de savoir-faire qui ne sont pas clairs aux yeux des professionnels eux-mêmes (même s’ils sont bien réels et permettent quand même de faire du travail). Aussi, je vais tenter dans ce dernier épisode sur les émotions, de proposer plusieurs pistes pour travailler les émotions et avec les émotions.

Partons déjà de deux cas évoqués avec des professionnels
La collègue très attachée. Dans un établissement, une professionnelle se montre très attachée à un enfant, l’enfant lui est – en retour – très attaché.  Cela pose question quand la professionnelle doit quitter l’enfant, ou simplement sortir de la pièce. Il est alors compliqué pour l’équipe de prendre le relais. L’enfant est en pleurs, la professionnelle lui manque et l’équipe n’arrive pas à trouver le moyen de le calmer. Des remarques ont déjà été faites mais la professionnelle ne s’en rend pas compte.
La vie privée. Une professionnelle avec des problèmes dans sa vie privée arrive dans la structure en pleurs, parle des histoires qui l’affectent devant les enfants. Elle ne sait pas tenir ses problèmes personnels en dehors de sa vie professionnelle. Ses états affectent ses collègues, mais également les enfants. Les collègues constatent ainsi que les enfants sont plus stressés, pleurent plus fréquemment, quand elle est là que quand elle n’est pas là.

Face à ces situations comme face à d’autres, les professionnels ont proposé, notamment, deux grands types de solutions.
Premièrement, le recours au cadre externe, c’est à dire passer par la hiérarchie, le règlement intérieur ou une réunion d’équipe pour obtenir un consensus entre collègues pour cadrer le problème posé.
Deuxièmement passer par l’intimité, c’est à dire discuter avec la collègue de ce qui ne va pas, s’intéresser à ses états intérieurs, à ses motivations.
Ces deux directions posent également problème en ce qu’elles délaissent ce qui est un objet commun entre professionnels : c’est à dire la façon dont ils définissent plus ou moins clairement le travail qu’ils ont à accomplir ensemble.

Dans un cas comme dans l’autre, on quitte cette zone commune pour aller vers l’extérieur (le cadre), ou l’intérieur (l’intimité). Or, si le travail procure des émotions, ces émotions ne peuvent être régulées que par le travail, ce qu’il met en jeu. Et se recentrer sur l’objet commun demande une méthode d’observation et de qualification :
Observer de manière systématique et dépasser les premières impressions : les enfants pleurent-ils plus quand la collègue préoccupée est absente ou présente ?
• Partager les impressions entre collègues. On ne peut tout voir tout seul, et partager des observations permet de dresser un tableau plus clair de la situation.
Qualifier ce qui a été observé. Oui ou non le comportement ou les émotions du collègue ont bien un effet négatif sur les enfants et/ou l’équipe ?

Même si, après ces observations, le professionnel dont les émotions posent question peut ne pas prendre conscience du problème, refuser de voir, les collègues et l’équipe seront plus au clair sur ce au nom de quoi ils interpellent ses émotions. Au nom d’une œuvre commune qui est le bien -être des enfants.

 
Article rédigé par : Pierre Moisset
Publié le 08 novembre 2018
Mis à jour le 08 novembre 2018