Avec ce parent, je n’accroche pas du tout

Accueillir un enfant, c’est avant tout accueillir ses parents. Or, créer une alliance pérenne avec un parent n’est pas toujours de tout repos, tant les enjeux de cette relation sont nombreux et complexes. Pour certains d’entre vous, le plus dur dans ce métier n’est pas d’accueillir les enfants mais bien de supporter les parents !! La relation, qui repose sur un équilibre fragile, peut rapidement battre de l’aile.
parent et professionnelle
Comment expliquer que le courant ne passe pas/plus avec un parent ?
Une relation complexe à mi-chemin entre le professionnel et l’intime. La relation qui vous lie au parent est d’une grande ambivalence. Le parent confie ce qu’il a de plus précieux au monde, un petit être vulnérable qu’il aime de tout son cœur, à une personne rémunérée pour effectuer cette tâche, le tout dans un environnement « professionnel » où une distance et une neutralité sont de rigueur. Dans des sociétés plus traditionnelles, quand un parent est contraint de se séparer de son enfant en journée, il le confie généralement à un membre de sa famille, à un ami, à une personne de laquelle il est proche et en confiance. De base, ce contexte d’accueil est donc peu naturel et implique un équilibre relationnel fragile entre les adultes qui entourent l’enfant. Une jeune maman, qui ne souhaitait pas confier son enfant à un professionnel, m’avait expliqué : « je ne veux pas que la personne qui s’occupe de mon fils soit payée pour le faire. C’est triste pour lui… Je préfère que la personne qui s’occupe de lui l’aime, lui porte de l’affection. J’ai donc choisi de travailler à temps partiel et de le confier à ses grand-mères le reste du temps ».

Vous êtes le « séparateur », la personne qui sépare l’enfant de son parent. Se séparer de son bébé aussi tôt n’est pas spontané pour nombre de mammifères. Beaucoup de mamans (et de plus en plus de papas) reprennent le chemin du travail le cœur lourd, empreints d’une grande culpabilité de passer plus de temps en semaine avec leurs collègues qu’avec leur enfant. Certains parents en viennent à vous envier de tout ce temps que vous passez avec leur bébé et ont parfois l’impression que vous le connaissez mieux qu’eux-mêmes. De par votre fonction, vous devenez la « cible » de leurs interrogations, de leurs doutes, de leurs angoisses. Certains parents tendent à décharger sur vous une grande partie de leur culpabilité ou de leur tristesse.  

Ils ont besoin d’être rassurés. L’ensemble des parents, légitimement soucieux du bon accueil de leur enfant, éprouvent le besoin d’être rassurés. A des degrés très variables, ils veulent s’assurer que vous vous occupez correctement de leur bébé, que vous l’appréciez, que vous changez sa couche en temps et en heure, que vous le consolez s’il se met à pleurer, que vous ne l’oubliez pas dans un coin ou un lit à barreaux comme on l’entend parfois. Le moindre détail fâcheux constaté par le parent (une couche sale, une petite griffure qui n’a pas été évoquée aux transmissions) peut altérer rapidement ce fragile équilibre relationnel. Ce besoin de réassurance peut se manifester maladroitement à travers une petite phrase assassine du type « et cette fois, vous, l’avez changé à quelle heure ? », un regard tourmenté ou encore le fait de poser les mêmes questions aux différents professionnels de l’équipe... Autant d’éléments que vous risquez de mal interpréter et qui sont susceptibles de bloquer la communication entre vous.

Ce parent ne vous renvoie pas une image positive. Si le parent éprouve le besoin que vous le rassuriez, vous, de votre côté, vous attendez de lui un minimum de respect et de reconnaissance. Certains parents peuvent minimiser et banaliser la complexité de votre métier. Les « amusez-vous bien ! » en début de journée ont tendance à agacer les professionnels (à juste titre ! Il faut dire que votre métier est encore soumis à d’innombrables idées reçues…). Des parents peuvent vous aborder d’un air hautain et arrogant, vous plaçant dans une position d’infériorité. D’autres ne suivent pas toujours vos recommandations et, par exemple, continuent à asseoir leur enfant alors qu’il ne sait pas encore s’asseoir de lui-même, ou bien refusent que vous remettiez des couches à leur enfant alors qu’il multiplie les « accidents » à la crèche. L’ensemble de ces parents ont un point commun : ils ne vous renvoient pas une image positive, ils ne vous valorisent pas dans votre fonction, ils ne reconnaissent pas votre implication. Rien de tel pour paralyser votre relation.
 
Vous ne partagez pas ses valeurs éducatives, vous ne comprenez pas ses choix. Chacun de nous possède ses propres valeurs éducatives. Celles-ci s’enracinent dans notre histoire personnelle, dans l’éducation que nous avons nous-même reçue. Il arrive que le courant ne passe pas avec un parent lorsque vos valeurs éducatives sont différentes voire opposées aux siennes. Vous ne comprenez pas pourquoi les parents de Johan le déposent le matin alors qu’il souffre d’une gastro carabinée depuis trois jours. Vous êtes déçu que les parents de Clara décident de la laisser à la crèche et chez la mamie au lieu de l’emmener en vacances avec eux. Vous êtes révolté quand aucun des parents n’est joignable la journée alors que leur enfant était fiévreux le matin. Malgré vous, vous risquez de renvoyer à ces familles une image de « mauvais » parent. Comment ? Par votre communication non verbale - l’intonation de votre voix, votre expression faciale, votre posture, vos mimiques, votre regard - qui trahit vos émotions.  

Comment réagir ?
-Identifier l’origine de la mésentente. Si vous souhaitez améliorer votre relation avec ce parent, il peut être intéressant de vous interroger sur les causes réelles de cette mésentente. Avez-vous la sensation qu’il vous dévalorise, qu’il ne reconnaît pas vos compétences de professionnel ? Est-ce que, de votre côté, au fond de vous, vous remettez en question ses qualités de parent ? Si certaines causes de conflits sont claires, d’autres peuvent être plus complexes à identifier car plus profondes. Dans de nombreux conflits se joue une question d’ego, d’amour-propre, qu’il n’est pas toujours évident de reconnaître. Interrogez-vous également sur le ressenti de ce parent, pour développer votre empathie à son égard.

-Se rappeler de votre tout premier contact. Toute relation s’amorce par un premier contact. En entretien, il arrive que des parents me racontent la toute première fois qu’ils ont visité la crèche ou rencontré le professionnel à qui ils allaient confier leur enfant. Ils se souviennent de tout : de la couleur des murs, des sourires au coin, de l’odeur de la pièce, du premier regard qui leur a été adressé, de la tenue vestimentaire du professionnel, des questions qui leur ont été posées. Parfois, lorsque ce tout premier contact ne se déroule pas dans un contexte optimum, il arrive que la suite de la relation en soit marquée. Vous souvenez-vous du jour où vous avez rencontré ce parent ? Etiez-vous bien disponible psychiquement, ou était-ce un jour où il manquait l’un de vos collègues, ou vous aviez une migraine, ou vous vous étiez senti dépassé par un enfant ? Quelle première impression vous a fait ce parent ? Savez-vous pourquoi ?

-Organiser un temps de rencontre et vous recentrer sur l’accueil de son enfant. Quand la relation bat de l’aile, il est pertinent de recréer un espace de parole et de communication. Proposez au parent de vous rencontrer en dehors de la section pour faire le point sur l’accueil de son enfant. Durant cet entretien, invitez-le à verbaliser ses émotions, ses doutes, ses inquiétudes. Et, si vous vous sentez en confiance, mettez des mots sur vos propres émotions. Recentrez-vous sur votre intérêt commun : le bien-être de son enfant. Si votre relation est particulièrement conflictuelle, n’hésitez pas à recourir à un tiers médiateur qui se chargera d’inviter chacun des parties à exprimer son ressenti pour recréer une empathie et une coopération (ce peut être l’EJE, le directeur ou le psychologue).  

-Pour les nouveaux parents, proposer des petits bilans réguliers. L’idée est de proposer, durant la première année de l’enfant, un petit bilan tous les deux mois aux parents qui le souhaitent pour aider à la création d’un lien de confiance. Ce temps d’échange, contrairement aux transmissions quotidiennes, s’organise en dehors de la section et est plus long (une vingtaine de minutes en moyenne). Il aborde l’ensemble des points que le parent souhaite aborder, en toute confidentialité. Il peut prendre le temps de poser ses questions, de verbaliser ses doutes. C’est une manière de prévenir et d’anticiper les éventuels non-dits. Si ce temps d’échange est proposé à l’ensemble des nouveaux parents, il n’y a généralement qu’une toute petite partie qui s’en saisit.

-Inviter le parent à rester au sein du lieu d’accueil durant une demi-journée. Si vous sentez le parent méfiant, peu en confiance avec l’équipe, pourquoi ne pas lui proposer de se joindre à vous le temps d’une matinée. Ce serait pour lui le moyen de redécouvrir le fonctionnement du lieu d’accueil, de s’imprégner de l’ambiance, d’observer son enfant évoluer au sein du groupe et de créer du lien avec les professionnels (oui, chanter 23 fois la chanson des petits poissons ensemble en une matinée est un excellent créateur de liens !). Certains parents ont besoin qu’on leur ouvre davantage les portes de la crèche pour se sentir en confiance.

-Prendre de la distance. Rappelez-vous que ces critiques (si critiques il y a) ne vous sont pas destinées à vous en tant que personne, mais à vous en tant que professionnel qui officie dans un lieu d’accueil. Une prise de recul s’impose pour ne pas tomber dans un cercle vicieux d’hyper-focalisation. Certains parents se montrent par exemple très désagréables avec des professionnels le soir car ils viennent de vivre une mauvaise journée de travail, un entretien d’embauche raté ou une heure de bouchons. Cherchez à comprendre pourquoi le parent s’est comporté ainsi plutôt que de vous braquer, permettra d’apaiser votre relation (attention, comprendre ne signifie pas excuser !). Marshall Rosenberg, créateur de la Communication Non Violente, affirmait que « toute critique, toute agression exprime un besoin insatisfait ». Une phrase à garder en tête aussi bien dans le cadre professionnel que privé !
Article rédigé par : Héloïse Junier
Publié le 21 août 2017
Mis à jour le 18 janvier 2018
Dossier tres interessant. Pour ma part, je pense que les médiations doivent être faites par des professionnels, cad des psychologues. C 'est vraiment dommage que l air du temps soit à la suppression des postes de psychologues en creche pour raison économique...