Non à la domination de l'adulte sur l'enfant. Par Jean-Pierre Thielland, psychopédagogue, membre de l'OVEO

Jean-Pierre Thielland, psychopédagogue, membre de L’observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO)  réagit dans cette tribune à celle publiée  dans le Figaro  fin octobre  à l’initiative de 350 experts : pédopsychiatres, psychopédagogues, psychologues ou éducateurs. Cette prise de position s’inscrit dans les polémiques actuelles sur les dérives de l’éducation positive  telle qu’elle est présentée et comprise parfois, la lutte contre les violences éducatives ordinaires, et la  future décision du conseil de l’ Europe condamnant le time out ( mise à l’écart d’un enfant)  que nous avions déjà évoqué sur ce site.
 Une tribune pour défendre le droit à isoler un enfant dans sa chambre !
Plus de trois ans après la promulgation de la loi de juillet 2019 qui interdit explicitement « les violences éducatives ordinaires », une étude de la fondation pour l’enfance du 16 octobre 2022, révèle que 79% des parents reconnaissent utiliser encore différentes formes de violences physiques et psychologiques à l’égard de leurs enfants : 23% des parents déclarent encore donner une fessée, 20% bousculer leur enfant et 15% donner une gifle. Pour 50% des parents sondés, ne sont pas considérées comme violence, les menaces, chantages et privations, ou le fait d’enfermer l’enfant dans une pièce quelques instants (time out).

C’est dans ce contexte d’une prévalence stable de la violence subie par la quasi totalité des enfants que des professionnels de l’enfance publient une tribune collective dans le Figaro du 28/10/2022, pour dénoncer une probable décision du Conseil de l’Europe visant à considérer comme une technique d’éducation trop violente, la pratique de « mise à l‘écart temporaire hors de l’espace commun, des enfants, » comme les envoyer dans leur chambre, pour qu’ils se calment ou pour les punir.

Déculpabiliser la violence des adultes à l’égard des enfants
Cette tribune manie la confusion et on est stupéfait d’y retrouver tous les éléments de la « pédagogie noire » dénoncée par Alice Miller. La confusion, lorsque nous est présentée une réalité totalement fictive d’une parentalité positive omniprésente qui serait responsable de « pathologies psychiatriques graves », de la « dégradation de la santé mentale et physique des enseignants, et de la situation « d’enfants se sentant abandonnés par des adultes à l’attitude exclusivement empathique … » L’ensemble du texte veut nous convaincre que les mesures coercitives à l’égard de l’enfant sont « pour son bien ». Il s’agit en fait d’assurer la domination de l’adulte sur l’enfant en considérant l’expression de ses besoins comme des mauvaises habitudes, des tentatives de prises de pouvoir, qui ne visent qu’à persécuter les adultes. Au- delà de la caricature évidente et du manque de sérieux de tels arguments, on comprend bien qu’il s’agit de remettre en selle une conception de la relation éducative qui légitime les rapports de pouvoir et la domination de l’adulte sur l’enfant, présenté comme sujet souffrant «de narcissisme, de toute-puissance, et d’intolérance à la frustration. »

Isoler un enfant est une maltraitance
Nous ne sous-estimons pas la difficulté d’accompagner les enfants dans un contexte politique et social où rien n’est fait pour faciliter cette tâche essentielle. Mais nous refusons d’user de démagogie et de de désinformation en désignant des boucs émissaires pour nier la réalité. La réalité est que le délaissement d’un enfant enfermé dans sa chambre ou dans une autre pièce est une maltraitance. Le laisser sans les attentions nécessaires sans les réponses à ses besoins est comme un abandon, dans sa maison. La chambre de l’enfant devient un exil où il se retrouve seul, à deux pas des siens à appeler dans le désert. Il apprend à pleurer en silence et puis à ne plus pleurer. Puis il pensera qu’il y est pour quelque chose, et que c’est de sa faute. A force d’abandon affectif, l’enfant finit par penser qu’il mérite qu’on l’abandonne. Il ne s’agit ni de culpabiliser ni d’accuser qui que ce soit mais d’informer sur les conséquences de nos actes à l’égard des enfants. Il ne s'agit pas d'oublier la nécessité de l’aide pour tous, y compris pour les parents violents. Mais faisons en sorte que cette aide ne cautionne pas la poursuite de la violence, et qu'elle ne serve pas de couverture à l'exposition des enfants à cette violence.
 Bien loin du tableau caricatural qui nous est présenté dans cette tribune, nous observons heureusement qu’il se trouve des familles, des espaces éducatifs, où ce système de domination n’a pas sa place et où les enfants et les adultes peuvent y exprimer librement leurs émotions dans un respect mutuel. Rappelons ce que préconisait le psychanalyste John Bowlby, théoricien de l’attachement : « Rien n’aide d’avantage un enfant que de lui permettre d’exprimer son hostilité et sa jalousie en toute franchise, directement et spontanément. ».

Cette tribune n’apporte aucune aide ni aux parents ni aux enfants, elle défend une position idéologique qui déforme la réalité et entérine une vision de l’éducation qui ne laisse à l’enfant que la possibilité de se soumettre à l’autorité des adultes. N’oublions pas comme l’a démontré Alice Miller dans tous ses livres que l’obéissance se révèle l’ingrédient le plus efficace pour créer des êtres vulnérables aux attraits des idéologies rigides et autoritaires.


 
Article rédigé par : Jean-Pierre Thielland
Publié le 31 octobre 2022
Mis à jour le 15 novembre 2022