Les chroniques de Jean-Robert Appell

Les outils et la pensée. Par Jean-Robert Appell

Educateur de jeunes enfants, formateur à l'association Pikler-Loczy

etabli pour enfant
Un jour l’homme a inventé l’outil, il a construit des maisons, des meubles, des machines et toute sorte d’autres choses parfois utiles, souvent inutiles. L’homme, avec les outils a développé son intelligence, intelligence qui lui a permis de construire des outils.
Les outils perçus comme utiles ont envahi le monde de la petite enfance, il faut des outils pour tout : pour évaluer, pour organiser, pour évaluer l’organisation, pour communiquer, transmettre, etc. Des cases à remplir, des fiches à classer, des Q.C.M., et autres documents de démarche qualité, de qualité de la démarche, d’accréditation, d’évaluation de l’accréditation de la démarche qualité… Au fait, vous ai-je parlé des protocoles ?
N’en jetez plus, tout se mélange et la pensée en perd ses repères.
- « Faites- moi un outil de suivi des projets initiés en début d’année »
- « J’ai besoin d’un outil de communication des éléments fondamentaux de votre projet pédagogique »
- « Vite, un outil de suivi du taux de « remplissage », pardon d’occupation du nombre d’enfants, il ne faudrait pas descendre en dessous des 86,8 % »
- « J’ai un problème avec l’analyse des pratiques professionnelles, en effet, je ne peux pas savoir ce qui s’y passe, on ne pourrait pas faire un outil ? »
Et oui, c’est difficile de ne pas pouvoir quantifier, évaluer, contrôler ce qui se dit dans un cadre d’analyse des pratiques…
Les chiffres, les statistiques ont envahi nos structures d’accueil petite enfance, « combien » a remplacé le « comment », la compétition a parfois remplacé la coopération, la qualité de travail d’une crèche peut aujourd’hui se mesurer à son taux d’occupation et non pas à la qualité d’accueil des familles. D’accord, pas de généralités, mais une tendance.
Il est difficile de ne pas voir cette évolution comme un contrôle du travail des professionnels, les mécanismes d’auto-évaluation en interne sont progressivement remplacés par des évaluations externes. Les professionnels perdent en autonomie et développent souvent un sentiment de perte de confiance dans leurs compétences. C’est surtout la défaite de la pensée, les outils remplacent la pensée, nous regardons moins l’enfant, nous regardons les outils. Les outils sont utiles au service de l’humain, qu’en est- il lorsque l’humain est au service des outils.
Bon, pour une première chronique, ce n’est pas d’un optimisme délirant ! Je tiens à rendre hommage à l’émergence d’une vraie prise de conscience sur le terrain, des professionnels se battent pour préserver la pensée, la réflexion, l’élaboration de leur travail. Comment ne pas oublier que chez le tout petit, la pensée se construit aussi en lien avec des adultes qui pensent autour de lui.
Article rédigé par : Jean-Robert Appell
Modifié le 27 avril 2017