Référence et Itinérance ludique : quelle compatibilité ? Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

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enfants jouant au sol à la crèche
Etrangement, certaines équipes semblent opposer ces deux pratiques professionnelles que sont la référence et l’organisation pédagogique en Itinérance Ludique. Pourquoi cette confrontation entre deux concepts différents ? Pour comprendre leur cheminement de pensée et apporter des arguments en faveur d’une réconciliation, ou au moins d’une moindre opposition entre ces deux concepts, il est nécessaire de mieux saisir ce qui les motive et sur quelles théories ils s’appuient.

La notion de référence s’est installée comme pratique pédagogique en crèche dans les années 1980, suite aux travaux d’observation de Myriam David et Geneviève Appell à la pouponnière de Loczy dirigée par Emmi Pikler en Hongrie . A ces enfants sans parents, placés en institution, est proposé un maternage insolite qui repose sur la pérennité des personnes qui s’occupent d’eux, avec la création d’une relation privilégiée et significative, base de la création du lien d’attachement.
Bien que les missions et l’organisation des crèches soient éloignées de celles de pouponnières et qu’elles aient changé, il demeure que cette pratique reste valable quand elle est appliquée à tout nouvel enfant qui arrive à la crèche et à ceux qui peuvent avoir des besoins spécifiques en lien avec la théorie de l’attachement.
En effet, affecter un ou deux professionnels spécifiques à l’accueil d’une nouvelle famille permet aux parents et à l’enfant de créer des repères stables par la régularité de la ou des personnes qui s’occupent d’eux. L’enfant est alors accueilli par cette ou ces personnes, les soins seront dispensés par elle (s), les câlins aussi. Et ce ou ces professionnels auront à cœur d’apporter une attention toute particulière à cet enfant tout au long de sa journée et d’accueillir ses parents matins et soirs. Cette pratique s’appuie et est validée par la théorie de l’attachement qui stipule que tout enfant a un besoin vital de créer des liens d’attachement avec la ou les personnes qui s’occupent fréquemment et régulièrement de lui.
Ces personnes deviennent pour lui des figures d’attachement sur lesquels il peut s’appuyer pour se sécuriser et ainsi partir à l’aventure de l’exploration de son environnement. Ces personnes font partie de la « niche sensorielle » de l’enfant, comme le dit Boris Cyrulnik.
De la même manière, lorsqu’un enfant semble perdu, qu’il manque de repères et de sécurité pour aller jouer, nommer un ou des professionnels dit « référent » apporte à cet enfant une stabilité nécessaire pour lui. Mais tous les enfants ne sont pas dans ce cas-là, loin s’en faut.

En effet, le lien d’attachement est construit par l’enfant, en fonction des réponses à ses besoins donnés par les personnes qui l’entourent. Pour cela il y a nécessité de la régularité et de la fréquence des réponses, lors des soins notamment. Une configuration obtenue par l’intervention prioritaire et première de la mère dans notre société. Elle devient de ce fait, le plus souvent, la figure d’attachement principale ou tout du moins la première (l’étoile la plus brillante dans la constellation des étoiles du ciel de l’enfant).
Certains enfants s’appuient sur cette figure première pour partir à l’exploration et ne créent pas de liens d’attachement secondairement avec les professionnels. Ils partent à l’exploration et sont heureux des différentes rencontres et jeux qu’ils peuvent faire.
D’autres, au contraire, créent des liens d’attachement avec un ou des professionnels de la crèche et partent explorer en s’appuyant sur leur présence, faisant des allers-retours entre ces figures et leurs jeux, et ils sont aussi très heureux.
D’autres encore ont besoin, pour se sécuriser, de voir en continue une figure d’attachement et donc explorent moins ou peu, si cette ou ces figures ne sont pas continuellement auprès d’eux, ils ne sont heureux qu’en leur présence.
Permettre aux enfants de créer et d’avoir des liens d’attachement avec des figures professionnelles dites « référentes » est donc indispensable, mais bâtir toute une organisation de crèche en supputant que tous les enfants appartiennent à la dernière catégorie citée et qu’il leur faut systématiquement une figure d’attachement donnée et présente en continue pour eux, est regrettable, car cela ne répond pas à des situations individualisées d’enfants et ne leur laisse pas le choix.

L’organisation pédagogique Itinérance Ludique est née dans les années 2000 suite aux travaux de la pédagogie interactive  notamment. L’idée est de permettre aux enfants une liberté de mouvements, de jeux et d’interactions selon leurs développements et non selon leur âge et en fonction de leurs choix et non ceux de l’adulte.  Elle s’appuie également sur la théorie de l’attachement en cherchant à offrir aux enfants un environnement offrant à la fois la sécurisation et l’exploration, l’un est l’autre s’imposant comme des complémentaires opposés. La crèche est vue comme une unité environnementale dans laquelle l’enfant, en fonction de son développement et de ses choix va préférer rester auprès d’une figure d’attachement professionnelle ou partir à l’aventure de l’exploration, faire des allers-retours, ou encore se complaire dans l’exploration. C’est-à-dire que l’Itinérance Ludique prévoit pour les nouveaux enfants entrant à la crèche et pour ceux qui ont des besoins spécifiques la nomination d’une ou plusieurs « référents », mais elle  prévoit aussi  que chaque enfant puisse être dans un des trois cas de figures cités plus avant : préférer rester auprès d’une référente choisie par l’enfant, faire des allers-retours en revenant à une ou plusieurs figures d’attachement, explorer les propositions ludiques en portant en soi sa figure d’attachement première et principale. Cette pédagogie laisse donc la possibilité à chaque enfant, voire à chaque parent (puisqu’ils peuvent aussi choisir de créer des relations privilégiées avec des membres de l’équipe), de mener son chemin en fonction de ce qu’il est, et de ce qu’il a besoin à ce moment de sa vie, sans préjuger de ce qui est mieux pour lui, en dehors de ce qu’il nous montre.
Ainsi l’Itinérance Ludique ne s’oppose pas à la notion de référent, mais contredit l’organisation avec référent pour tous les enfants de la crèche, lorsque cela n’est ni le choix de l’enfant ni son besoin et ne lui permet pas d’en sortir ou l’oblige sans cesse à y revenir…Bref L’Itinérance Ludique s’appuie sur la liberté pour l’enfant dans un environnement sécurisant, ce que représentent pour certains enfants les figures d’attachement de la crèche.
 
Article rédigé par : Laurence Rameau
Publié le 01 septembre 2019
Mis à jour le 03 septembre 2019