De la faible utilité des crèches. Par Pierre Moisset

Sociologue, consultant petite enfance

jeune enfant  joue avec portique
Lors de deux chroniques précédentes je m’interrogeais, avec une malice affichée, sur l’utilité de l’accueil collectif Autrement dit, je cherchais à savoir si ce mode d’accueil était à la « hauteur » de sa réputation : c’est à dire un mode d’accueil unanimement recherché par les parents, un mode d’accueil dont la demande et l’usage ne pouvaient qu’augmenter à la mesure de la création de places. Au prix de quelques déboires statistiques (voir ma deuxième chronique sur le sujet ) il était apparu que la demande de place en crèche, même si elle excède largement l’offre depuis longtemps, n’a pas augmenté ces dernières années. Et ce malgré l’augmentation de l’offre. Deuxième constat, si le nombre de places en accueil collectif augmente ainsi que le nombre d’enfants (accueillis au moins une fois dans l’année), l’accueil collectif tend à être un mode d’accueil bien plus « secondaire » que les assistants maternels.
Un travail récent de l’INSEE apporte, effectivement, de nouveaux arguments relativisant grandement l’utilité supposée de l’accueil collectif. Il n’est que de lire le titre « Accroître l’offre de places en crèches : peu d’effet sur l’emploi, une baisse du recours aux autres modes de garde. ». Au gré d’une méthodologie un peu trop technique pour être rappelée ici, ce travail livre deux résultats étonnants.

Premièrement « Obtenir une place en EAJE pour son enfant, grâce à l’augmentation soudaine de la capacité d’accueil des établissements de leur commune de résidence, n’a pas d’effet significatif quant à la situation sur le marché du travail des parents d’enfants de moins de 3 ans. ». C’est à dire sur l’inscription dans l’emploi, le nombre d’heures et de jours travaillés ainsi que le revenu salarial.

Deuxièmement, « Si une hausse soudaine de la capacité d’accueil des EAJE dans une commune n’a pas d’effet sur la fréquence du recours au congé parental indemnisé (complément de libre choix d’activité), elle diminue en revanche fortement la demande pour les assistantes maternelles et la garde à domicile». Autrement dit, la création de places en crèches n’incite pas certains parents à ne pas se mettre en retrait de l’emploi pour s’occuper de leur enfant mais elle incite d’autres parents à préférer la crèche à des assistants maternels déjà disponibles sur le territoire.
En plus bref, la création de places en crèche ne permet pas le retour ou le maintien dans l’emploi des mères mais elle aboutit à une « substitution » de l’accueil collectif à l’accueil individuel. On voit donc bien à quel nouveau titre on peut interroger l’utilité des crèches.
En effet, une des grandes justifications de « l’investissement social sur la petite enfance » est qu’un tel investissement permet le retour ou le maintien des femmes dans l’emploi et donc de la production de valeur ajoutée et des recettes fiscales accrues pour les collectivités qui ont financées ces places d’accueil (ceci s’accompagnant d’une sortie de la pauvreté monétaire si ces femmes augmentent ainsi leurs revenus). Places d’accueil qui constituent alors un investissement socialement « rentable ». Eh bien c’est loupé. Apparemment, créer des places en crèches ne fait que déplacer la demande d’accueil de parents qui étaient de toute façon inscrits dans l’emploi et qui auraient cherché une autre solution d’accueil pour s’y maintenir.

Citons une des hypothèses des auteurs « L’effet essentiellement nul de l’obtention d’une place sur la situation sur le marché du travail s’expliquerait alors par une allocation des places aux familles dans lesquelles les mères ne souhaitent pas interrompre leur carrière, même si elles ne bénéficient pas d’une place en EAJE. Les familles pour lesquelles l’effet pourrait être plus fort demanderaient moins de places en crèche, par exemple du fait de préférences différentes. Cela peut aussi résulter d’un mécanisme d’allocation qui tendrait à privilégier les demandes des familles pour lesquelles cet effet s’avère le plus faible, en accordant, par exemple, la priorité aux familles dans lesquelles les deux parents travaillent à temps plein [Onape, 2012]. »

Tirons maintenant quelques conclusions et perspectives. L’accueil collectif n’apparaît donc pas très rentable « économiquement ». Qui plus est, en se substituant à l’accueil chez les assistants maternels il coûte plus cher à la collectivité pour un service équivalent. Il n’est pas non plus rentable socialement, puisqu’il ne permet pas le retour ou le maintien dans l’emploi. Il progresse, mais faiblement chez les parents les plus modestes. Et tout cela est très probablement dû à une politique d’allocation des places qui privilégient trop les parents actifs et délaisse les parents précaires.
Mais également au fait que les parents les plus modestes, malgré la création de places d’accueil continuent à privilégier l’accueil par la mère.  Alors que faire ?

C’est, en fait, tout le chantier de l’accès aux publics modestes et précaires qui s’ouvre. Chantier tout neuf et sans grands repères. Mais cela demande un positionnement politique ferme et explicite pour « réserver » l’accueil collectif aux plus modestes et laisser les familles les mieux insérées recourir aux assistants maternels. Mais pour qu’une telle option soit tolérable socialement, il faut cesser d’opposer un mode d’accueil « roi » (le crèches) et un mode d’accueil « gueux » (les assistants maternels) et penser une qualité éducative sur les territoires transverse aux différents contextes d’accueil.


 
Article rédigé par : Pierre Moisset
Publié le 08 septembre 2020
Mis à jour le 09 septembre 2020