Il a toujours la tétine à la bouche !

Certains enfants gardent très souvent la tétine en bouche  durant la journée. Les professionnels, de leur côté, ne savent pas toujours comment réagir : faut-il lui laisser à disposition ou au contraire l’encourager à la poser ? Et quel discours tenir aux parents ?
Comment expliquer qu’un enfant garde autant sa tétine en bouche ?
8 enfants sur 10 ont une tétine. Selon une étude canadienne de 20011, 84 % des nourrissons occidentaux en auraient une en bouche régulièrement, un pourcentage très élevé. Parmi eux, certains enfants la sollicitent uniquement pour des temps-clés, pour s’endormir par exemple, tandis que d’autres la gardent en bouche sur de longues périodes. Les raisons qui poussent les enfants à garder leur tétine en bouche sur de longues périodes sont multiples.

Une réponse à un trop-plein de stress continu. Pour certains, dont la succion de la tétine est particulièrement vive, il s’agit d’un moyen d’autoréguler leur niveau de stress. L’activité de succion entraîne la libération d’endorphines qui favorisent le bien-être, ce qui permet aux enfants de se détendre face à un trop-plein de stress.

Un objet de transition. Pour d’autres, la tétine est un objet de transition, un genre de doudou qu’ils transportent de la maison au lieu d’accueil et du lieu d’accueil à la maison, et qu’ils conservent en bouche un peu par habitude. Leur succion n’est pas très active. Leur tétine reste parfois coincée dans un coin de leur bouche pendant qu’ils font leur petite vie ! D’ailleurs, il arrive que ce soit les parents eux-mêmes qui, le matin à la séparation, mettent la tétine dans la bouche de l’enfant alors qu’il ne pleure même pas ! Quelle que soit la raison de cet usage excessif de la tétine, il est important de le limiter, et ce pour différentes raisons.

La succion est une activité autorégulatrice, pas un vrai besoin. Pour mieux nous vendre ses tétines et fidéliser les parents, l’industrie de la puériculture nous fait croire que tout enfant est pourvu d’un besoin de succion. Ce qui est faux. En réalité, le tout petit humain en début de vie est animé d’un réflexe de succion afin de lui permettre de téter le sein de sa maman. Pour les plus grands enfants, à défaut d’être un besoin, la succion est une activité d’autorégulation qui apparaît en réponse à une situation de stress. Si elle peut être réconfortante, la succion n’est pas indispensable au jeune enfant (il existe d’autres manières, bien plus efficaces et bien traitantes, d’apaiser un enfant !).

La tétine habitue l’enfant à réprimer ses émotions. Depuis les années 1900, l’usage de la tétine est controversé au point qu’en 1910, déjà, une loi a été votée à l’Assemblée Nationale pour interdire la vente et la fabrication de tétines2! Pourquoi une telle controverse ? Les raisons sont nombreuses. Tout d’abord, la tétine vient traiter le symptôme émotionnel de l’enfant [à savoir ses pleurs ou ses cris] et non l’origine de son émotion [c’est-à-dire la raison pour laquelle il s’est mis à pleurer ou à crier]. Le problème en soi n’est donc pas résolu. C’est un peu comme si on mettait un couvercle sur une casserole de lait bouillante !

La tétine peut devenir leur unique objet de consolation. Certains enfants ayant été conditionnés à s’apaiser au contact d’une tétine réclameront la tétine à chaque montée de stress. Au point que chez certains enfants, la tétine devient leur unique ressource de consolation… Un cercle vicieux qu’il est important de ne pas alimenter. Rappelons que la tétine demeure un objet (tout comme le doudou, d’ailleurs) qui n’éprouve ni empathie, ni bienveillance, ni émotion. Celle-ci apporte à l’enfant une réponse tout à fait artificielle et inadaptée à son émotion. Des théoriciens s’interrogent d’ailleurs sur le devenir de ces enfants qui, à chaque montée de stress, trouvent ressource dans un objet. Comment réagir ont-ils à l’âge adulte lorsqu’ils seront stressés ? Dans la continuité, ne risquent-ils pas de trouver ressource dans le matériel, la cigarette, l’alimentation, l’addiction lorsqu’ils sont en proie à une émotion, au lieu de se tourner vers l’humain ? La question reste ouverte…

Elle freine l’intelligence émotionnelle des enfants, en particulier celle des garçons. Une recherche de 20123 conclut que l’usage de la tétine en excès, en dehors des phases où l’enfant dort, tend à diminuer l’empathie des enfants mais aussi leur capacité à identifier et à comprendre les émotions de leurs interlocuteurs. Pourquoi ? Car avoir une tétine en bouche freine la mobilité des muscles de leur visage et de leurs lèvres, et altère par conséquent ce mimétisme facial si précieux au développement de leurs compétences émotionnelles.

A haute dose, elle nuit au développement du langage. Une recherche britannique 20154 a quant à elle souligné la difficulté de l’enfant, lorsqu’il a la tétine en bouche, à bien entendre et à bien différencier les sons qu’on lui adresse. Tout simplement car sa langue est freinée dans sa mobilité. De même, la tétine peut gêner l’enfant dans sa production de phonèmes et nuire à sa bonne élocution (certains phonèmes – tels que f, s, ch… - sont très difficiles à réaliser en cas de tétine en bouche).

Elle risque de déformer la dentition et d’augmenter les infections ORL. Selon une recherche datant de 1992 publiée dans Pediatric Dentistry5, 35% des enfants qui ont régulièrement une tétine en bouche auront une dentition déformée, même si la tétine en question est vendue à ses parents comme « orthodontique ». D’autres recherches ont souligné son implication dans certaines infections ORL.

Comment réagir ?
Distinguer la tétine « habitude » de la tétine « autorégulatrice ». En premier lieu, il convient de vous demander si cet enfant suce cette tétine par habitude ou davantage pour s’autoréguler, en réponse à un stress continu. Pour le savoir, la vivacité de la succion est un bon indicateur. En fonction, vous n’apporterez pas la même réponse.

Encourager l’enfant à la poser de lui-même. S’il s’agit d’une tétine « habitude », encouragez l’enfant à la poser dès son arrivée sur le lieu d’accueil, de manière ritualisée.

Touchez-en un mot à ses parents. Après leur avoir expliqué les effets possibles de la tétine sur leur enfant, proposez-leur d’en limiter, ensemble, son usage. Il ne faudrait pas, par exemple, que les parents mettent la tétine dans la bouche de leur enfant lors de la séparation du matin et que vous, quelques minutes plus tard, fassiez tout l’inverse ! Une cohérence entre la maison et le lieu d’accueil est essentielle.

Proposez à l’enfant de quitter sa tétine quand vous lui parlez et quand vous lui lisez une histoire. Comme nous l’avons vu, l’usage de la tétine est particulièrement nocif quand l’enfant est en interaction avec un interlocuteur car celle-ci vient bloquer les mouvements de sa langue et freiner le mimétisme. Les phases sensibles d’interactions sont à préserver.

Invitez-le systématiquement à retirer sa tétine lorsqu’il vous parle. Afin de faciliter sa production correcte de phonème et son élocution, il est important que l’enfant parle sans aucun objet dans la bouche.

Lui laisser la tétine pour s’endormir, s’il la réclame. L’usage de la tétine lors des phases de sommeil est beaucoup moins pénalisant que lorsque l’enfant est éveillé, d’autant plus qu’il s’agit d’une activité autorégulatrice qui peut favoriser l’endormissement. Sans oublier que de nombreuses recherches ont confirmé que l’usage de la tétine pendant le sommeil diminuait de 90% environ le risque de mort subite chez le bébé ! Pour autant, lorsque l’enfant grandit, il est préférable de l’habituer à s’endormir sans tétine…

De plus en plus souvent, en cas de stress ou d’émotion forte, prenez-le dans vos bras et rassurez-le… sans lui donner la tétine. L’idée étant de réapprendre à l’enfant à trouver la ressource dans l’humain et dans cet objet. Lorsqu’un enfant est en proie à une émotion, veillez à bien décrypter le besoin réel de son cerveau. Ce n’est pas de la tétine dont son cerveau a besoin à cet instant T (même si c’est que l’enfant vous réclame) mais bel et bien de s’apaiser ! Pour ce faire, prenez l’enfant dans vos bras et caressez sa peau avec tendresse tout en lui expliquant que vous restez à ses côtés. L’ocytocine, l’hormone de l’attachement qui est sécrétée lors des rapports humains chaleureux, est l’antidote du cortisol et le carburant de son petit cerveau. Ainsi, pas à pas, vous allez reconditionner l’enfant à trouver ressource dans le rapport humain en cas de montée de stress, ce pourquoi son cerveau est d’ailleurs programmé…

1. Kramer MS, Barr RG, Dagenais S, et al., “Pacifier use, early weaning, and cry/fuss behaviour”, JAMA, 2001 ; 286 : 322 – 6.
2. Tout compte fait, cette loi n’a jamais été appliquée sur le terrain…
3. Niedenthal, et al., “Negative Relations Between Pacifier Use and Emotional Competence”, Basic and Applied Social Psychology, vol. 34, 2012 – Issue 5.
4. Bruderera Alison G., “Sensorimotor influences on speech perception in infancy”. PNAS. Publié en ligne le 12 octobre 2015, doi : 10.1073/pnas.1508631112.
5. Adair S. M., et al., “Evaluation of the effects of orthodontic pacifiers on the primary dentitions of 24 – to 59-month-old children : preliminary study”, Pediatric Dentistry, vol. 14, 1992, n° 1.


 
Article rédigé par : Héloïse Junier, psychologue
Publié le 11 juillet 2019
Mis à jour le 18 juillet 2019