Rencontres

Arnaud Deroo, chef du service petite enfance de Lambersart : "A la crèche, un tout-petit doit pouvoir faire sa vie."

Arnaud Deroo, éducateur de jeunes enfants, consultant en éducation psycho-sociale, psychanalyste, dirige le service petite enfance de Lambersart (Nord). Auteur de plusieurs ouvrages* dédiés aux professionnels de la petite enfance pour les aider à réfléchir sur leurs pratiques, il porte un regard averti et assez singulier sur les structures d’accueil des jeunes enfants. Et milite pour qu’elles soient placées sous le signe de la bien-traitance. Rencontre.
arnaud deroo
Les Pros de la Petite Enfance : Qu’est-ce qui, selon vous, pèche le plus dans les crèches ou autres établissements multi-accueil aujourd’hui ? 
Arnaud Deroo
: Je trouve qu’en ce moment certaines crèches ont tendance à se transformer en écoles maternelles ! Le faire, le faire faire et le groupe … Ce sont les deux grands maux de la crèche.

Vous pensez que tout est trop centré sur les activités ?
Parfois.Certains professionnels sont rassurés en proposant des activités. Mais une crèche n’est pas un jardin d’enfants. Avant deux ans, laissons les petits vivre leur vie. Laissons les jouer librement. Car pour s’occuper de bébés et de petits, mieux vaut « être » avec eux, que « faire avec eux ou leur faire faire ». 

Cela correspond aussi à une demande des parents 
 C’est vrai, cela satisfait les parents.Et cela correspond aussi à la société actuelle.Mais, quand un parent demande : qu’est-ce qu’il a fait aujourd’hui ?  En fait, il ne demande pas si son enfant a joué à la dînette, fait de la peinture ou appris une comptine, il a juste envie que les professionnels aient porté un regard sur son enfant. Il veut savoir s’il va bien. Et aux parents qui s’étonnent de ne rien voir de concret produit par leur enfant, (un dessin ou quelque autre objet de sa fabrication), il faut expliquer pourquoi à 15, 18 ou 20 mois, ou même plus grand,ce n’est pas le sujet.

Dans vos ouvrages, vous  vous interrogez sur la nécessité de constituer des groupes - souvent trop grands - à la crèche. Pourquoi ?
Parce qu’un petit enfant est trop jeune pour être mis en groupe. Il a besoin de faire sa vieà la crèche tranquillement à son rythme. Les professionnels de crèche doivent individualiser leurs pratiques et amener l’enfant au collectif progressivement. Peu à peu. Pourquoi faire faire la même chose à 8 ou 12 enfants en même temps ? Pourquoi tous les enfants auraient-il envie ou besoin de faire de la peinture en même temps, de manger à la même table que 5 autres enfants, et besoin de dormir ou d’aller sur le pot au même moment? 
Je connais des crèches où il n’ y a que six paires de bottes pour aller dehors, après c’est fini. Il n’y a que six enfants dehors. Six, c’est un maximum. On pense à tort que qui dit groupe dit socialisation. Il y a un temps pour tout. Un bébé de 8 mois, un enfant de 18 mois, ne sont pas à l’âge de la socialisation. Souvent les projets pédagogiques des crèches valorisent la socialisation au détriment de la sécurisation qui est pourtant l’objectif numéro 1. Par exemple lesbébés ont besoin d’être protégés des plus grands.
Le groupe c’est bien quand les enfants le constituent eux-mêmes. Car, même en collectivité, on doit avancer doucement dans le collectif mais ne  pas l’imposer. 

Vous déplorez aussi que parfois la référence ne soit pas mise en place de façon satisfaisante…
Il y a parfois un « gap »énorme entre ce qui est enseigné sur la théorie de l’attachement de John Bowlby et la nécessité pour un petit d’avoir un adulte référent, toujours le même, et ce qui est mis en pratique. J’ai vu des crèches où trois « référentes » se passaient un bébé : l’une changeait la couche, l’autre lui donnait à manger, la troisième le couchait. Un enfant a besoin de continuité et a besoin de s’attacher. Et un professionnel peut, doit s’attacher professionnellement à un enfant.

Les Pros de la Petite Enfance : S’attacher professionnellement ?
Un attachement professionnel, ce n’est pas un attachement affectif. C’est un amour pensé pour les enfants. Il nécessite de prendre du recul, et il ne s’exprime pas par des petits mots tels « mon chou, ma puce ou mon petit canard ». Il faut arrêter avec les surnoms.C’est très important de nommer l’enfant, même quand il est bébé, par son prénom. 

Vous vous interrogez aussi sur la fameuse adaptation, mot d’ailleurs que vous n’aimez pas. Pourquoi ?
Oui, adaptation c’est un mauvais mot. C’est comme si l’enfant devait s’adapter à la crèche ! Je préfère le terme de familiarisation qui est plus juste. En fait de quoi s’agit-il ? D’un passage de relais. L’enfant a besoin de voir, savoir, sentir que sa mère a confiance en la personne qui va prendre soin de lui en son absence. C’est pourquoi durant cette période tout est affaire de regards. La référente doit regarder comment la maman donne le biberon à son enfant, la façon dont elle le porte. Le lendemain c’est elle qui fera ces gestes sous le regard de la maman. Le bébé lui aura compris que le relais est passé, qu’il est en sécurité. Et cela ne peut se faire en un jour ! On voit encore des structures qui prévoient des « adaptations » sur une journée ! 

Vous faites aussi l’éloge de la lenteur.
Oui dans les soins, faire les choses lentement c’est important. On ne change pas les bébés à la chaîne en discutant avecsa collègue. La lenteur, la mise en mots, cela aussi fait partie de la bien-traitance. 


*Abécédaire de la bien-traitance en multi accueil./Heureux en crèche.. Porter un regard bien-traitant sur l’enfant et sur soi. Tous édités par Chronique sociale
Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Modifié le 11 juin 2017

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