Peu de place pour l’imagination dans la méthode Montessori

La méthode Montessori est multiforme : du premier manuel (en italien) de Maria Montessori il y a cent quinze ans à l’application de sa méthode aux quatre coins du monde, elle a nécessairement évolué. Toutefois, une constante dans cette pédagogie, initiale ou revisitée, est la prédominance accordée aux fonctions sensorielles et motrices au service des apprentissages intellectuels, au détriment de la fantaisie et de la création. De quoi interpeller les professionnels de la petite enfance qui constatent tous les jours la force de la dimension imaginaire dans les modes d’expression du jeune enfant. Le point de vue et les explications de la psychopédagogue Fabienne Agnès Levine.
Apprendre plutôt que rêver
Lorsqu’on s’intéresse à la pédagogie Montessori, quelles que soient ses sources d’informations, on comprend vite que les manifestations de fantaisie sont mises en sourdine au profit de la confrontation au réel, par les sens et la manipulation. La pédagogue considérait que la seule imagination à cultiver était celle qui est au service de l’intelligence, pour se représenter mentalement un évènement. L’autre dimension, la facette créatrice de l’imagination, ouvrant la voie du rêve et du merveilleux (au sens d’irréel), était associée par elle à la crédulité et détournait l’enfant de son intérêt pour le monde du vivant et pour les connaissances. Elle conseillait de réserver les contes et autres histoires aux enfants de plus de 5 ans, une fois qu’ils sont en capacité de distinguer réel et fiction. Auparavant, les albums mis à disposition des enfants portent sur la vie quotidienne ou sur des thèmes documentaires, même lorsqu’ils mettent en scène un personnage. La méthode Montessori ne cherche pas à frustrer l’enfant et à l’empêcher d’avoir un monde intérieur mais elle repose sur la conviction qu’il traverse des périodes sensibles pendant lesquelles ce qui l’intéresse est de comprendre par l’observation, l’expérience et la répétition.

Travailler plutôt que jouer
Concernant le jeu symbolique (imiter, faire semblant) et le jeu tout court, tout est dit dans cette phrase qui aurait été prononcée pendant une conférence au début du XXe siècle : « Si j’avais été persuadée que les enfants avaient besoin de jouer, j’aurais fourni du matériel pour jouer ; mais je n’en suis pas persuadée. » Jamais la pédagogue n’a réfuté cette affirmation et il suffit d’entrer dans une crèche, un jardin d’enfants ou une classe maternelle « entièrement » Montessori pour constater que la plupart des objets mis à disposition des enfants ressemblent à ceux de la vie quotidienne mais adaptés à leur taille. On y constate aussi l’absence de poupées, de petites voitures et d’autres jouets de faire semblant. S’il y a des figurines d’animaux, elles sont réalistes et présentées avec des cartes permettant de catégoriser et d’apprendre à lire. On trouve de quoi satisfaire la curiosité et la soif d’apprendre (lettres rugueuses, chiffres, formes…) plus que d’enrichir des jeux d’imitation et d’imagination : pas de déguisements, pas de jouets à thèmes (garage, ferme, docteur, marché…). Les objets offrent une grande richesse de manipulation mais dans un cadre très ordonné et avec des règles de rangement à respecter. Les détournements d’objets au gré du hasard et de la fantaisie ne sont pas envisagés : chaque objet a une fonction déterminée, d’autant plus qu’une démonstration du modèle est systématiquement faite par l’adulte sous les yeux de l’enfant avant le moment du libre choix.

Un coin cuisine fonctionnel
Dans une communauté enfantine (18-36 mois) ou une maison des enfants (3-6 ans) Montessori, le coin cuisine n’est pas le royaume du « comme si » et du faire semblant car il est consacré soit à la préparation culinaire « pour de vrai », soit à l’entraînement de gestes de dextérité. Les assiettes, les verres, les couverts et les autres accessoires ne sont pas des jouets mais des éléments réalistes et éventuellement fragiles. Il arrive même que les enfants, très jeunes, aient la possibilité de couper tout seul un fruit ou d’utiliser un presse-fruits manuel. Certes, tout cela est vecteur d’autonomie et favorise la concentration de la part de l’enfant qui les manipule mais ne satisfait en rien son besoin de retravailler le réel en le déformant et d’en faire l’écho de sa vie intérieure. Pas question de mettre du désordre dans les accessoires ou de s’emparer d’une passoire pour jouer à l’eau librement. Si nécessaire, l’adulte intervient en douceur pour orienter l’enfant vers un usage plus réaliste.

Vers les tâches utiles
À la place ou en plus d’un coin cuisine, on voit des plateaux contenant des matériaux à transférer d’un contenant à un autre, des éponges à plonger dans l’eau et à essorer, des transvasements de difficulté croissante, des pinces à linge, des cadres d’habillage, des planches de serrures et d’autres supports d’entraînement à des gestes utiles. Très tôt, sont proposés des objets de motricité fine conçus selon les principes d’isolement des difficultés et d’autocorrection : boîte tirelire, boîte à formes, encastrement, etc. Une fois la dextérité bien travaillée, l’aisance des gestes permettra d’entreprendre des tâches de vie pratique qui d’habitude sont proposées bien plus tard aux enfants (participation autour du repas, des vêtements, etc.). C’est sous l’angle de l’imaginaire que ces propositions semblent réductrices et non pas du point de vue de l’autonomie, si bien mise à l’honneur dans cette forme d’éducation.

Réconcilier la méthode Montessori avec l’imagination ?
Les propos de Maria Montessori étaient sévères : « Les jouets semblent, en effet, être la représentation d’une ambiance inutile, qui ne peut conduire à aucune concentration de l’esprit et ne présente aucun but. C’est tout simplement donner des objets à un esprit pour favoriser son vagabondage dans l’illusion. » Il appartient aux praticiens formés à cette méthode de dire si ce point de vue a perduré. Inutile toutefois de chercher les termes « jeu libre », « jouets », « faire semblant », « imagination » ou même « expression » et « créativité » dans les programmes montessoriens. La base de la méthode reposant sur l’esprit absorbant de l’enfant entièrement orienté vers des préoccupations intellectuelles, tout ce qui est du registre de la rêverie est peu prise en compte. Même à l’extérieur, le contact avec la nature est orienté vers l’observation et la connaissance.
Heureusement, il reste toujours, dans un cadre familial ou collectif, des temps pendant lesquels le jeu des enfants échappe au contrôle des adultes et où l’imagination reprend tous ses droits. Et c’est peut-être là le secret des enfants qui sont épanouis et restent créatifs, malgré le cadre restrictif d’une éducation montessorienne. Autre sujet d’étonnement : les séquences filmées dans des établissements Montessori montrent beaucoup d’enfants qui semblent éprouver véritablement plaisir et intérêt à ce qu’ils entreprennent, malgré l’absence d’invitations à l’imagination. De quoi laisser rêveur !





 

Pour aller plus loin

Le maître est l’enfant, film d’Alexandre Mourot, 2017, disponible en DVD :

 Podcast de France Culture : Maria Montessori en 1949 : comment rendre els enfanst autonomes
 

Article rédigé par : Fabienne Agnès Levine
Publié le 01 février 2022
Mis à jour le 15 mars 2022