Les jardins d’enfants : des structures d’accueil et d’apprentissages à préserver

Comment les jardins d’enfants nés dans les années 20 ont développé une pédagogie particulière… Et pourquoi aujourd’hui menacés, ils se battent pour que leur modèle qui a fait ses preuves, survive malgré l’abaissement à 3 ans de l’instruction obligatoire. Zoom sur l’histoire, les points forts de ces lieux qui accueillent les 2-6 ans et sur la mobilisation que suscite leur mise en danger.
Historiquement liés au logement social
Les jardins d’enfants ont une histoire. La plupart sont nés dans l’entre-deux guerre dans des quartiers plutôt populaires. Ils étaient destinés à accueillir les enfants des familles les plus défavorisées avant leur entrée à l’école élémentaire à 6 ans, âge de la scolarité obligatoire. Il faut dire que dans les années 20, les écoles maternelles étaient encore peu nombreuses et que les enfants - surtout ceux issus des familles modestes - les fréquentaient peu. Il y avait donc dans les jardins d’enfants, une dimension sociale.
Mais ce n'était pas de simples lieux de garde, puisqu'ils devaient préparer les enfants à l’école élémentaire. Il y avait donc une vraie place pour les apprentissages « pré scolaires ». Et déjà l’idée d’œuvrer pour l’égalité des chances avant l’entrée à la « grande école ».

Ces deux aspects expliquent qu’à Paris, les jardins d’enfants aient été historiquement et jusqu’à très récemment liés à Paris Habitat, avant de devenir jardins d’enfants pédagogiques dépendant de la Direction des Familles et de la Petite Enfance. Ils se sont créés dans des ensembles de logements sociaux de quartiers plutôt défavorisés (19ème, 18ème, 20ème, etc.).
A Strasbourg, aussi, les jardins d’enfants, nés à la même époque, « étaient liés, en tout cas les tout premiers, à des quartiers d’habitat social mais aussi et surtout à nos racines rhénanes (ils font penser aux kindergarten allemands) » explique Gabriel Willinger, chef du service Famille et Petite enfance de ville.

Avec la démocratisation de l’école maternelle et la généralisation de la scolarisation à trois ans (même si elle n’était de fait obligatoire qu’à 6 ans), les jardins d’enfants ont évolué. Et désormais il en existe deux grandes catégories. Les uns ressemblent plus à des jardins d’éveil, les autres sont restés sur les fondamentaux des origines, bien qu’ouverts à toutes sortes de familles.

Les jardins d’enfants pour les 2- 4 ans :  une transition en douceur vers l’école maternelle
La plupart des jardins d'enfants en France accueillent les enfants âgés de 2 à 4 ans. Ce sont des structures - assez souvent municipales - destinées aux enfants qui n’ont pas fréquenté de mode d’accueil notamment collectif. Gardés les premières années à la maison par un de leurs parents, c’est donc une façon pour eux de se familiariser à la vie en collectivité avant leur entrée à l’école maternelle. Une transition en douceur.

Ce sont plus des jardins d’éveil que des jardins d’enfants. La socialisation l’emporte sur les apprentissages. Strasbourg a fait le choix dans les années 90 de transformer ses jardins d’enfants municipaux 2-6 ans soit en multi-accueils, soit en jardins d’enfants 2-4 ans. « Mais nous sous sommes rapprochés du modèle EAJE, explique Gabriel Willinger, puisque nos jardins d’enfants ne suivent pas le calendrier scolaire et proposent un accueil complet (restauration inclus) et adoptent des horaires similaires à ceux des crèches et non à ceux des écoles maternelles. D’ailleurs ce sont des établissements financés, entre autres via la PSU. » Ces jardins d’enfants n’ont jamais fait de « concurrence » à l’école maternelle, ils sont plutôt une bonne option pour préparer à l’entrée en maternelle qui souvent se fait, selon le mois de naissance, à 3 ans révolus. Les rentrées en cours d’année scolaire étant assez rares.

C’est d’ailleurs à ce type de jardins d’enfants que le tout récent rapport du Conseil de la famille du HCFEA sur les « voies de réforme des congés parentaux dans une stratégie globale d’accueil de la petite enfance » fait référence. En effet il propose de développer les solutions d’accueil collectif pour les enfants de deux ans avant leur entrée à l’école maternelle (rentrée dont on ne sait pas si elle  pourra se faire avec la nouvelle loi en cours d’année ou pas) quand le parent en congé parental (fin de la PrePare) reprend son activité professionnelle.

Les jardins d’enfants 2-6 ans, une alternative à l’école maternelle
Les jardins d’enfants accueillant les 2-6 ans sont assez rares aujourd’hui et quand ils existent comme à Strasbourg (7 établissements accueillant environ 500 enfants) ils sont plutôt « le fruit d’initiatives privées associatives sans but lucratif » précise Gabriel Willenger. Et poursuit-il « les plus anciens ont plus de 50 ans et se caractérisent par des projets pédagogiques forts et affirmés. Ce qui leur donne une identité particulière ».

Il y a par exemple à Strasbourg le plus grand jardin d’enfants de France pratiquant la pédagogie Waldorf-Steiner mais aussi des établissements proposant le bilinguisme (franco-allemand, franco-anglais notamment.) En principe ils suivent les programme de la maternelle et respectent le calendrier scolaire.  « Ces jardins d’enfants précise encore Gabriel Willinger pratiquent des tarifs libres. Certains sont à la PSU. D’autres pas. Et la ville participe à leur financement comme elle le fait pour tous ceux qui accueillent des enfants sur la période de midi, selon notre charte de qualité petite enfance. »

A Paris, il existe quelques jardins d’enfants privés associatifs (une petite dizaine)  mais la plupart sont municipaux. Leur fonctionnement est identique : les EJE qui sont responsables des « classes » suivent les programmes de la maternelle mais avec une pédagogie active différente où le rythme des enfants est respecté, leurs initiatives valorisées, et où chaque enfant bénéficie d’une attention individualisée. (Voir à ce sujet notre reportage dans le jardin d’enfants pédagogique de la rue de la Solidarité).

L’exception parisienne  
Aujourd’hui, Paris est donc la seule ville à avoir des jardins d’enfants municipaux accueillant des enfants jusqu’à six ans. Une exception couteuse d’ailleurs puisque la Ville ne reçoit pas de financement de la CAF (PSU). Pour les parents, ce n’est pas tant le prix de l’accueil, qui grève leur budget (de 2,62 € par mois à 149 € par mois selon leurs revenus). Ni même les à-côtés : ils devront acquitter le prix du repas selon les tarifs des cantines scolaires et fournir les couches si leur enfant n’a pas acquis la propreté.
Non ce qui leur coûte le plus cher et leur complique la vie, c’est surtout trouver une solution de « garde » pour le mercredi après- midi, les vacances scolaires et les soirs après 16H30 puisque les jardins d’enfants n’ont ni garderies du soir, ni centres de loisirs.
Malgré ces « désagréments » les 22 jardins d’enfants pédagogiques parisiens sont pleins et les parents plébiscitent leur pédagogie qui rend leurs enfants « plus autonomes, ouverts aux différences, empathiques » et « heureux d’apprendre ». (Lire à ce sujet notre article sur l'étude de l’Observatoire du Changement de Sciences PO)

Menacés par l’obligation d’instruction dès 3 ans
Le projet de loi pour une école de la confiance instaurant l’instruction obligatoire à trois ans vient s’opposer de plein fouet aux jardins d’enfants. Et détruire tout ce qui fait leur spécificité et richesse. Au nom de grands et justes principes. Mais en totale méconnaissance de ce qui fait sur le terrain et au mépris aussi des besoins et fragilités des jeunes enfants. Dommage pour un gouvernement qui prône la mixité sociale, l’inclusion, la lutte contre la pauvreté, la prévention précoce et l’idée que l’égalité des chances se construit dès le plus jeune âge ! Seule concession obtenue de haute lutte : le projet de loi a intégré un amendement devenu l’article 4 bis donnant deux ans aux jardins d’enfants pour se transformer … soit en EAJE soit en école maternelle. Ceux de Paris sont vraiment une exception et puisqu’ils sont publics ils n’ont même pas le choix de devenir écoles (sous ou hors contrats), quand bien même ils opteraient pour cette reconversion.
Pourquoi un tel traitement ? Les jardins d’enfants ne rentrent dans aucune case. Et pourtant ils cochent toutes les cases : mixité sociale, respect du rythme des enfants, apprentissages pré scolaires, inclusion des enfants en situation de handicap, continuité éducative jusqu'aux six ans de l'enfant, etc.

Alors face à cette indifférence et ce futur gâchis, les jardins d’enfants se mobilisent. Avec un handicap sérieux : ils sont peu nombreux ! Et avec ces interrogations : comment le projet de loi initial pouvait-il prévoir l’instruction à la maison et zapper complétement les jardins d’enfants ? Pourquoi le projet amendé programme-t-il, en fait, leur disparition ?

La résistance s’organise
Un collectif  regroupant les responsables des 22 jardins d’enfants pédagogiques est né à Paris. Soutenu par la FNEJE, il a lancé un appel à la non disparation des jardins d’enfants et classes passerelles. Un autre à Strasbourg, regroupe les sept jardins associatifs de la ville. Et bientôt un collectif de parents, usagers des jardins pédagogiques de la Ville de Paris devrait aussi se constituer. Car pour eux, il est important de laisser le choix aux familles : de la structure, de la pédagogie, de ne pas faire rentrer leur enfant dès 3 ans dans un moule scolaire uniforme jugé par certains comme peu innovant. Une pétition allant dans le sens de la pérennisation des jardins d’enfants et classes passerelles a déjà reçu en 3 semaines quelques 8900 signatures.

Et maintenant ? « Tout faire pour faire connaitre notre travail et alerter sur notre avenir » explique ce membre du Collectif. « Nous allons sensibiliser les sénateurs avant le passage du projet de loi au sénat en avril prochain ». « Nous allons nous rendre visibles et tenter d’obtenir la pérennisation de l’article 4 bis... »
Bien sûr il ne s’agit pas de dénigrer l’école maternelle, ni de la mettre en concurrence avec les jardins d’enfants. Mais comme le souligne Julie Marty-Pichon co-présidente de la FNEJE, « Il faudrait que l’école maternelle s’inspire des jardins d’enfants pour prendre en compte les besoins et rythmes des jeunes enfants. »

La Ville de Paris en première ligne
Dans la foulée du Collectif, les élus de la ville se mobilisent. « Nous sommes très attachés aux jardins d’enfants, d’ailleurs nous avons investi dans la rénovation de certains d’entre eux. Ils proposent des pratiques pédagogiques innovantes et accueillent une proportion conséquente - entre 11 à 13% - d’enfants en situation de handicap » note Patrick Bloche, adjoint à la Maire de Paris chargé de toutes les questions relatives à l'éducation, à la petite enfance, aux familles, à l'organisation et au fonctionnement du Conseil de Paris. « Nous sommes donc dans la mobilisation souligne encore Patrick Bloche. Nous en avons discuté au Conseil de Paris et nous sommes tous d’accord ! » ajoute-t-il.

La solution : des mesures dérogatoires
En fait la solution, sans remettre en cause la loi, se trouve dans l’instauration de mesures dérogatoires qui puissent préserver de façon définitive et pérenne les jardins d’enfants. « C’est ce que nous pensons juste. Pour nous l’amendement déposé devenu article 4 bis est un pis-aller. En fait on laisse deux ans aux jardins d’enfants pour disparaître ! Nous espérons que le Sénat prévoira donc des dérogations et que l’Assemblée nationale aura eu le temps de réfléchir entre la première et la deuxième lecture. Et que le gouvernement aura changé d’avis » conclut Patrick Bloche.


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Article rédigé par : Catherine Lelièvre
Publié le 12 mars 2019
Mis à jour le 01 mai 2019