Masques transparents en petite enfance : le point sur la recherche exploratoire menée dans une crèche de Lyon

La ville de Lyon a équipé les pros de ses crèches de masques transparents (encore dits inclusifs). La crèche Tissot, sous l’impulsion du psychologue des crèches du 9ème arrondissement, a mené une recherche exploratoire , à partir des observations de l’équipe, pour comprendre l’impact de ce type de masque sur la communication avec les enfants. Voici ses premières conclusions.


 
« Dans la petite enfance, on joue la transparence »
Tandis que les règles sanitaires n’ont jamais été aussi importantes dans les établissements d’accueil de jeunes enfants, la question du port du masque en crèche suscite de nombreuses interrogations. D’après les dernières recherches, le port du masque chirurgical en crèche pourrait avoir un impact plutôt négatif sur le développement du jeune enfant. Tout en respectant la sécurité sanitaire, les masques transparents, comme alternative aux masques chirurgicaux, sont à l’étude à la Direction de l’enfance de la Ville de Lyon depuis novembre 2020, et ce juste avant la dotation de l’Etat via la CAF. Quels seraient les aspects positifs du port de ce masque transparent sur le développement de l’enfant ? Quelle dynamique une démarche de recherche exploratoire pourrait-elle avoir sur l’usage d’un nouvel outil de travail dans la petite enfance ?

Cette recherche exploratoire, conduite par des professionnel·le·s positionné·e·s en praticien·ne·s chercheur·e·s, vise à montrer les effets du port du masque transparent sur la focalisation du regard de l’enfant.  A partir d’une soixantaine d’observations ciblées dans différents temps d’activité quotidienne en crèche, nous montrons que l’usage du masque transparent en EAJE permet au jeune enfant de focaliser son regard sur la bouche et sur l’ensemble du visage de l’adulte. Ainsi, dès son plus jeune âge, il peut ainsi identifier les subtilités de la communication infra-verbale, verbale et non verbale. En respectant son besoin de voir l’ensemble du visage animé de l’adulte, l’enfant sera de plus en plus capable de reproduire les sons, d’intégrer le langage, la capacité sociale, l’empathie et de réguler ses propres émotions.

Le port du masque transparent pour les enfants, une  focalisation du regard en direction de la bouche et du visage
D’après nos observations réalisées dans une section d’enfants âgés de 5 à 20 mois, si l’impact du port du masque transparent diffère bien en fonction de l’activité (repas, soin ou jeux), les regards de l’enfant sont focalisés de façon significative sur la bouche ou sur l’ensemble du visage de l’adulte. En appréhendant l’ensemble du visage, les moments d’interactions émotionnelles adulte-enfant sont plus intenses et s’organisent davantage sur un mode affiliatif. Le regard préférentiel de l’enfant pour les visages visibles et souriants de l’adulte est apparu dès les premières observations de notre étude comme le soulignait une auxiliaire de puériculture : « Lorsque j’ai porté le masque inclusif pour la première fois dans la section, les enfants, tous âgés de 11 à 18 mois, ont été intrigués. Ils se sont arrêtés de jouer et ils m’ont regardé…Après quelques secondes, certains ont repris leur activité mais beaucoup sont restés bloqués et m’ont fixé…Selma, 18 mois, qui nous connaissait sans masque d’avant le Covid 19,  se questionne et fait la moue. Dans l’après-midi, elle finit par me sourire comme si elle me reconnaissait. Elle fait et mime différentes expressions émotionnelles ». Ces observations in vivo, montrent l’effet du masque transparent sur les jeunes enfants qui ont besoin d’un temps d’adaptation pour retrouver un accordage émotionnel avec l’adulte privilégié et accepter, de nouveau, une proximité avec lui. D’après les résultats statistiques, si l’ensemble des enfants ont tendance à davantage regarder la bouche et le visage avec le masque transparent, ce phénomène est plus important avec les enfants âgés de 17 à 20 mois. Nous posons l’hypothèse qu’avec le développement de l’acquisition du langage, l’enfant est de plus en plus focalisé par la bouche de l’adulte pour repérer, mimer  et reproduire les subtilités infra-verbales et verbales.

Le port du masque transparent pour les adultes, un enjeu de santé environnementale
Si le masque transparent nous semble désormais indispensable dans les interactions quotidiennes entre les adultes et les enfants, son usage est aussi primordial dans le travail avec les parents pour qui, je cite, « pouvoir associer une expression des yeux avec le sourire est très positif ». Dans le contexte sanitaire anxiogène, le port du masque transparent a un impact positif sur les interactions quotidiennes à l’accueil et aux retrouvailles. Certains parents, déjà sensibilisés, de par leur profession, aux effets négatifs du masque chirurgical dans les interactions, « étaient convaincus, rassurés et contents » de l’usage du masque transparent en crèche pour la santé globale de leur enfant. La conscience que le sourire masqué apparaît comme le chaînon manquant du développement socio-émotionnel des enfants accueillis est souvent associé à une dimension éthique de la santé globale de l’enfant. Dans cette perspective, certains parents et professionnelles estiment que le masque transparent est un outil de travail qui s’inscrit dans une prise en compte de la santé environnementale de l’enfant. Une éducatrice de jeunes enfants précise : « Je préfère porter ce masque transparent que je peux laver moi-même d’une part parce que j’ai le sentiment que ce type de masque est plus eco-responsable qu’un masque jetable, et d’autre part parce que j’ai l’impression de respirer moins de produits toxiques qu’avec les masques chirurgicaux qui pour certains sentent très forts ». A l’heure du réchauffement climatique où la politique tend à l’eco-responsabilité et au développement durable, il est possible, grâce aux masques inclusifs, de faire face à cette crise sanitaire en respectant  le développement de l’enfant, les préoccupations des parents et le respect de l’environnement. Les parents comme les professionnelles ont pris la mesure de cet acte civique.

 La recherche exploratoire, une démarche d’éducation globale dans une perspective de care
Le masque inclusif ne fait pas l’unanimité auprès des professionnel·le·s de la petite enfance. Aux difficultés de confort s’ajoute l’aspect esthétique et hygiénique. La Direction de l’Enfance de la Ville de Lyon a compris la nécessité de prendre le temps d’appropriation de ce nouvel outil de travail en contexte de crise sanitaire en réfléchissant aux contraintes d’une logistique globale. Les enjeux de sécurité et les questions de coût conduisent à travailler la responsabilisation dans le traitement individuel des outils et règles de métier. Chacun·e prend soin de son masque, s’inquiète de son lavage et veille au suivi de son utilisation. Une fois le stade de découverte passé, la dynamique d’équipe se met en marche car le sens, l’intérêt et l’importance  de ce masque pour le développement de l’enfant fait l’unanimité. C’est le cœur de métier des professionnel·le·s de la petite enfance qui résonne, à savoir travailler pour et dans l’intérêt de l’enfant et de sa famille. Le travail de recherche exploratoire mené sur le sujet a démontré de manière concrète la plus-value de ce masque dans la relation éducative, dans le développement du langage et des compétences sociales précoces de l’enfant.
La mobilisation des professionnel·le·s, en tant que chercheur·e·s sur leur propre activitté, a créé un élan positif dans la démarche de recherche exploratoire. L’une d’elle précise : « j’ai vécu la demande de recherche exploratoire comme quelque chose d’un peu plus fun à essayer au travail. J’étais partante…et j’étais aussi contente que ces collègues puissent se mettre aussi à tester ce masque ». Des professionnel·le·s positionné·e·s en praticien·ne·s chercheur·e·s au service de leur propre pratique est au centre de notre démarche, cette méthodologie proposant le développement d’une agentivity des agents.  

Consulter ou téélcharger la méthodologie de la recherche exploratoire ci-dessous
 
Article rédigé par : François Ndjapou, Emilie Valentin,Isabelle Kiriel, Margaux Lacharme, Gaëlle Bredon
Publié le 20 mai 2021
Mis à jour le 16 juin 2021